L'aspect réel des phénomènes

Désirant éclairer le concept de " production en dépendance " des phénomènes, le bouddhisme provisoire énonce: " On dit que tous les dharma ont un caractère d'objet... Ils ont des caractères de cause et d'effet, tous les dharma sont chacun cause et chacun effet... Ainsi, toutes les choses s'appuyant l'une sur l'autre, on dit que tous les dharma ont un caractère d'appui et ce caractère embrasse tous les dharma ". (35)

Nous sommes évidemment partisans de l'approche selon laquelle " tous les dharma sont chacun cause et chacun effet ", puisque la forme ne peut se concevoir hors du fait que, produite elle ait été agencée (effet), et qu'existant dans l'instant elle ne soit cause. A nos yeux, la simultanéité de la cause et de l'effet nomme effectivement la position provisoire, vacante et par là-même médiane de tous les dharma. Au delà de ce constat, les dharma étant chacun cause et chacun effet, ils possèdent un " caractère d'objet ", et il s'agit bien là de l'efficience momentanée des multiples phénomènes, puisqu'aucun d'eux ne peut exister sans s'appuyer sur la multitude des autres. Jusqu'à ce point la logique est cohérente, et la simple observation des phénomènes par chacun peut confirmer la justesse de l'approche.

Cependant, le commentaire tiré du Kosa* de Vasubandhu* indique à la même page: " Tous les dharma sont souverains en tant que raison d'être à l'égard de tous, eux-mêmes exceptés ". Les mots " eux-mêmes exceptés " traduisent l'incapacité des textes provisoires à approfondir l'approche jusqu'à atteindre l'essence même de l'objet. Du fait de l'attachement à la vacuité, les phénomènes leur apparaissent alors comme vides, inexistants en soi, servant simplement de support aux miroitements de la pensée de l'observateur, lui-même inexistant en fin de compte. L'actuel Souverain de la Loi, Nikken Shonin, indique par contre: " Le terme dharma recouvre les concepts abstraits, aussi bien que les existences concrètes de la réalité, tous les faits et choses. Pour chaque dharma que l'on puisse mentionner, il renferme tel quel l'Aspect réel. C'est vraiment difficile à saisir, et pourtant la première chose que le Bouddha déclara (dans le Sûtra du Lotus) est l'Aspect réel de tous les dharma, dans le sens ou tous les dharma sont l'Aspect réel ". (36) Or, si les multiples phénomènes sont l'Aspect réel, on ne peut ni les considérer d'une manière réductrice comme conditionnels et vacants ni se contenter de la seule pauvreté affective et partisane des images qu'ils laissent en nous.

Que dit à ce sujet le chapitre Hoben du Sûtra du Lotus ? " Le caractère vrai des multiples phénomènes ne peut être compris et partagé que de Bouddha à Bouddha. Ainsi est l'aspect, ainsi est la nature, ainsi est l'essence, ainsi est le pouvoir, ainsi est l'influence, ainsi est la cause inhérente, ainsi est le facteur, ainsi est l'effet latent, ainsi est la rétribution, ainsi est l'absolue égalité de l'origine et de la fin ". L'expression "..ne peut être compris et partagé que de Bouddha à Bouddha " est indicative du fait que Shakyamuni révèle, là, un aspect de sa vision en sachant qu'elle ne pourra être partagée par tous ses disciples. Dans ces conditions, à son époque comme à la nôtre, il apparaît que seule l'acceptation en soi de cette lecture permet à l'être non éveillé de participer à la perception du bouddha.

Quelles sont ces dix caractéristiques de la réalité phénoménale ?

" Ainsi est l'aspect " désigne l'apparence, la couleur, ce qui apparaît extérieurement, la structure provisoire de la forme et s'applique donc à la " matière ".

" Ainsi est la nature " considère ce qui est inchangé à l'intérieur de l'être, la tendance invariable, le caractère, la sensibilité particulière. Cette caractéristique concerne l'aspect " spirituel " de toute forme.

" Ainsi est l'essence " nomme la substance perçue comme forme/pensée. Elle est " réalité et essence des dix états " et existe évidemment dans la " matière " et dans " l'esprit ".

" Ainsi est le pouvoir " exprime la capacité d'agir, l'aptitude, la potentialité déterminée par la forme/pensée et s'exerce dans la " matière " et dans " l'esprit ".

" Ainsi est l'influence " considère l'énergie déployée, l'élaboration, la création et concerne les aspects " physiques " et " spirituels ".

" Ainsi est la cause inhérente " nomme la position latente immédiatement antérieure au fait événementiel. Cette cause, toute efficience momentanée la porte en elle et celle-ci , grâce aux facteurs, produit l'effet qui lui est conforme. Cause de la série, elle est également appelée " karma " et ne se situe que dans le " spirituel ".

" Ainsi est le facteur " ouvre sur les conditions environnementales de la forme/pensée dans l'instant qui permettent à la cause inhérente de devenir simultanément l'effet latent. Il s'agit de tout ce qui incite le " karma " à se manifester. Les facteurs sont tant d'ordre " matériel " que " spirituel ".

" Ainsi est l'effet latent " désigne le fruit de la " cause inhérente " en relation avec les " facteurs " et devient simultanément " cause inhérente ". L'effet latent n'est pas identique à la cause puisque multifactoriel, ni différent car n'ayant pas d'autre origine que celle-ci. " En ce sens, la manière dont l'esprit a fonctionné est la cause inhérente, celle dont il fonctionnera, l'effet latent. Mais en réalité les deux sont simultanés ". L'effet comme la cause n'existent que dans le " spirituel ".

" Ainsi est la rétribution " est ce qui advient en résonnance des causes engendrées et ne s'applique qu'à l'ordonnance des formes, c'est-à-dire à la " matière ". Dans le Maka Shikan, Zhiyi indique " La rétribution est ce qui rend la cause apparente... La cause inhérente et l'effet latent ensemble sont appelés < cause > parce que, ensemble, ils entraînent des conséquences pour le futur ".

" Ainsi est l'absolue égalité de l'origine et de la fin " explicite le fait que, dans la conditionnalité et la vacuité, " l'aspect " et la " rétribution " des actes sont absolument égaux en cela qu'ils sont indissociables. En d'autres termes, l'aspect de la forme dans son environnement est rétribution des actes. Nichikan Shonin indique " L'absolue égalité du début et de la fin est cette réalité immuable, désignée par < voie du milieu >, qui imprègne les neuf autres Ainsi ". Ce dernier " Ainsi " éclaire, en outre, l'atemporalité de la simultanéité de la cause et de l'effet de tous les phénomènes ou de toutes les formes/pensées momentanées.

Dans la même logique que celle des cinq agrégats, où le jaillissement momentané de la forme/pensée est indicatif de leur non dualité, ce concept ouvre sur l'absolue pérennité du fait perceptif/réactif et de sa non dualité avec l'environnement. En d'autres termes, ces dix Ainsi caractérisent le moment sans épaisseur de l'efficience singulière d'une forme/pensée dans son environnement, s'appliquent à tous les phénomènes sans exception, et signalent continûment la non dualité de la matière et de l'esprit. De fait, Zhiyi constate que si la distinction entre matière et esprit ressort de la vision ordinaire des multiples phénomènes, leur non dualité relève de la perception de l'aspect réel.

Par ailleurs, pour éviter un éventuel sentiment de fixité des choses vis-à-vis des dix Ainsi il faut savoir que, selon l'analyse effectuée par le grand maître Zhiyi, chacun de ceux-ci est à envisager sous l'angle de la conditionnalité, sous l'angle de la vacuité et enfin sous celui de la médianité. Dès lors, aussi bien les aspects physique et mental, que celui des conditions de chacun, sont par nature mutables et ne représentent, en fait, que l'expression de sa propre antériorité présente, autrement dit son " vouloir être " momentané. De même, selon ce principe, chaque forme/pensée est pourvue de la totalité des dix Ainsi, et exprime, par ces divers aspects, sa médianité atemporelle dans la conditionnalité et la vacuité.

Concernant " l'absolue égalité de l'origine et de la fin ", selon la lecture de Nichiren , le terme " d'origine " concerne l'aspect, la nature et l'essence, alors que celui de " fin " désigne les sept autres Ainsi. Dans cette optique, la non dualité forme/pensée ou aspect/nature exprimant l'essence est l'origine, alors que le pouvoir, l'influence, la cause, le facteur, l'effet, la rétribution et l'absolue égalité sont la fin, et par là-même désignent la non dualité de l'être et de l'environnement. Comme l'indique lapidairement l'école Tiantai, " La forme, étant d'existence réelle, est dite non-destructible ". Notons, en outre, que l'espace et le temps sourdent du fonctionnement des sept derniers " Ainsi ", alors que les trois premiers apparaissent en être l'origine. Dés lors, dans le non-éveil, tant les notions d'espace et de temps, que celle de causalité observable, ne sont que l'effet circonstanciel d'un vouloir ignoré bien qu'organisateur. Or, ceci s'applique forcément à toutes les formes et, en conséquence, aucun dharma ne peut être évacué sous le prétexte futile de non-existence d'un Soi fixe.

Convenant de la difficulté à ouvrir son esprit au message sans égal du Sûtra du Lotus, Nichiren enseigne: " L'origine, la fin et le principe qui est en nous-mêmes ne formant qu'une seule et même inconcevable chose, il est donc enseigné l'égalité totale de l'origine et de la fin... Dès lors, pas un phénomène, même un cheveu, n'apparait en fonction du bien ou du mal, au dehors de notre coeur et de notre corps... Ceux qui situent cette doctrine hors d'eux-mêmes se trouvent désignés par les termes < êtres >, < égarement > ou bien < homme quelconque >. Celui qui sait qu'elle s'applique à son propre corps est appelé < Ainsi venu >, < éveillé > ou bien < saint > ou encore < sage > ". (37) Il en ressort que le bien et le mal ressentis en son corps et en son coeur, ou esprit, sont " l'inconcevable " fait de l'efficience momentanée, causale et sans origine. Quant à l'expression " pas un phénomène même un cheveu n'apparait ", elle désigne la causalité du caractère d'appui que tous les phénomènes présentent l'un pour l'autre. En outre, les phénomènes ayant un " caractère d'objet ", ils sont l'un pour l'autre le " bien ou le mal " selon la subjectivité de l'observateur.

De ce fait, le constat antérieurement cité de l'enseignement provisoire, " eux-mêmes exceptés ", apparaît être la marque insigne du point de butée des enseignements provisoires, puisque ce type d'approche nie toute existence intrinsèque aux phénomènes. Dans le même désordre d'idées, un autre extrait du même ouvrage énonce: " La sagesse, qui a pour caractère de savoir, dès qu'elle pénétre le caractère vrai des dharma, n'a plus de discernement et perd son caractère de savoir ", illustrant ainsi la double négation de l'observé et de l'observateur où conduisent l'attachement au superficiel et, par là-même, le rejet du Sûtra du Lotus.

Par contre, dans le cas de l'acceptation de la vision du Bouddha, les termes " sage, saint, éveillé et Ainsi venu " désignent la progression consécutive à la mise en pratique de la sagesse du Bouddha, alors que les termes " êtres, égarement et homme quelconque " nomment la souffrance consécutive engendrée par toutes les formes/pensées, lorsque celles-ci se satisfont de leur lecture subjective.

Pour en revenir au caractère " d'appui " que les dharma ont en effet l'un par rapport à l'autre, le fait que, selon le Sûtra du Lotus, les "facteurs" s'intercalent en retrait dans la simultanéité de la cause et de l'effet entraîne certaines observations.

- On ne peut " voir " la cause dans l'effet, puisque celui-ci est par nature circonstanciel et donc multifactoriel.

- L'effet n'est ni identique à la cause, du fait de la raison évoquée ci-dessus et du fait qu'il s'en suivrait l'incongruité de l'éternalisme, ni différent puisque la graine d'orge ne produit pas de raisin.

- Les " facteurs " ne produisent pas l'effet mais permettent à la cause de le devenir et à celui-ci d'être simultanément cause. Cela implique d'une part de ne pas considérer l'événement passé, présent ou futur comme étant " son karma ", puisque le karma est la cause inhérente, d'autre part de s'ouvrir au fait que seule la conscience momentanée, ou effet, constitue la réalité de l'existant.

- Le fait même de la " cause inhérente " impose le constant jaillissement de l'environnement, ou " facteurs ", pour produire son effet, en terme d'efficience momentanée, puisqu'elle ne peut être opérante sans ceux-ci.

- La cause devenant simultanément effet et celui-ci devenant lui-même par conséquent cause, il y a donc toujours production d'environnement par l'essence. En d'autres termes, il n'est pas de situation de non-environnement pour la forme/pensée momentanée. En outre, celle-ci étant sans origine, cette approche nous éloigne des doctrines spiritualistes marinant dans les concepts vagues d'âme, d'esprit, et autres intervalles illusoires entre morts et naissances.

- Du fait de la non dualité de l'être et de l'environnement, ainsi que de l'absolue égalité de l'aspect et de la rétribution dans les formes, on ne peut sérieusement envisager l'acausalité de la réunion des circonstances permettant l'apparition de l'effet. Cette réunion, causalement engendrée par " les causes " de l'essence concernée, est également celle demandée, par affinité, par chacun des dharma constituant ce regroupement, pour qui le rassemblement provisoire sera le lieu de leur efficience particulière. Il est donc approprié d'employer l'expression " appui " pour les multiples phénomènes.

En outre, les " facteurs " sont également appelés " cause manifestée ". Cet éclairage met en évidence, d'une part la réalité des non dualités du corps et de l'esprit, de l'être et de l'environnement dans les trois phases du temps, d'autre part le fait que seule la conscience de l'acte est susceptible d'acquérir la liberté sans égal de l'éveil suprême. Il apparaît donc que la cause inhérente et l'effet latent coexistent en chaque dharma et, de fait, aucun intervalle de temps ne les sépare puisqu'il ne s'agit que du même instant sans épaisseur: celui de l'efficience ni née ni détruite.

Notons cependant que, dans cette approche, nous plaçons la simultanéité de la cause et de l'effet dans l'esprit, ce qui nous permet de ne pas comptabiliser à l'infini les causes et les effets non simultanés découlant de l'observation extérieure et classique du phénoménal. Cette dernière, mécaniste et factuelle, non seulement n'envisage que le " comment " des structures provisoires mais masque, par là-même, leur volonté sensible d'efficience, seule expression du réel à nos yeux puisqu'elle sous tend continûment la forme dans sa momentanéité, ainsi que dans l'organisation des qualités de temps et d'espace qui lui sont contiguës. De fait, s'il est usuel de considérer les phénomènes sous l'angle d'une logique événementielle, il est paradoxalement impossible de mesurer la totalité des divers facteurs passés et présents permettant l'efficience momentanée de quoi que ce soit. Il en va d'ailleur de même pour la prévision des événements futurs dont aucune connaissance " historicienne " ne saurait élaborer la forme. La raison en est, selon nous, que la causalité de l'efficience momentanée est consécutive à elle-même et immanente. Or, la simultanéité de la cause et de l'effet, autrement dit la Une pensée/forme momentanée s'exprime dans un tissu temporel et spatial engendré dont les multiples éléments sont forcément insondables puisque eux-mêmes engendrent, dans le même instant, un tissu consécutif unique et adapté à leurs propres fins. La méconnaissance de ce principe fait que certains continuent à chercher en vain, dans le passé, une origine et une raison aux phénomènes de leur existence .

Il découle concrètement de cette approche de l'aspect réel des phénomènes qu'à chaque instant l'architecture particulière du corps et des sens, permettant de percevoir et de réagir, est une réunion provisoire et évanescente d'un ensemble d'éléments aux fins d'une efficience unique. Dés lors, selon cette perspective, ni la maladie ni la vieillesse ni la mort ne sont autres qu' efficience momentanée. L'aspect et la nature de chaque forme, en réaction à son environnement, exprime donc sa médianité dans la conditionnalité et la vacuité des cinq agrégats. En d'autres termes, le principe ultime de réalité est la forme provisoire et conditionnelle, vacante d'en soi fixe. Ce principe s'applique à tout dharma, c'est-à-dire à toute architecture provisoire, puisque celle-ci est forme, état ou encore acte perceptif et réactif.

Par conséquent, conformément à l'approche de l'école Tiantai, la réciprocité des trois vérités (ku.ke.chu) découle de ce qui les caractérise. A savoir, que chacune d'entre elles contient naturellement les deux autres. Ces trois vérités ont été énoncées séparément, cependant, une fois identifiées elles deviennent alors identités réciproques. Lorsqu'elles n'ont pas encore subi l'identification, elles restent semblables à la " petite vacuité " du petit véhicule, à la conditionnalité adaptée aux phénomènes et l'on conserve ainsi une distinction entre les trois vérités. Par contre, lorsque la fusion des trois vérités s'est opérée dans une pensée momentanée, elles sont toutes trois parfaitement sublimées. (38) Aussi, axé sur le principe théorique de " Une pensée trois mille " qui en découle, Gishin déclare : " La tendance de toutes les choses vers la médianité constitue la vérité suprême; les cent mondes* et les mille ainsi*, de même que la vacuité originelle de ces derniers, y sont la vérité vulgaire: ce sont là les deux vérités inconcevables ". (39) Pour éclairer les concepts évoqués dans cette citation, " les cent mondes ", ou états, définissent le potentiel qualitatif inhérent à chaque forme, leur mobilité factorielle n'impliquant pas forcement un changement de forme. Par exemple, il n'est pas rare de vivre provisoirement dans les états d'enfer, d'avidité, de colère ou d'animalité en fonction des circonstances, tout en restant globalement dans le cadre physique de la forme humaine. " Les mille ainsi ", quant à eux, explicitent le positionnement causal, provisoire et vacant de chaque forme et de ses infinies possibilités d'évolutions structurelles en termes de sujet dans un monde, percevant un réseau d'objets adéquats. Cette citation de Gishin implique donc que la tendance provisoire et vacante de toute chose exprime forcément sa médianité dans la forme.

D'autre part, les cent mondes et les mille ainsi ne pouvant exister hors leur propre production vacante de temps et d'espace relèvent donc de la vérité vulgaire de l'adaptation à l'humain. Différemment exprimé, le temps et l'espace sont fonction de l'état de la forme, celui-ci l'est du vouloir percevoir, et l'être humain s'enlise dans une onirique mesure des " choses " découlant d'un " vouloir " ignoré. En somme, seule la médianité exprimée par la simultanéité de la cause et de l'effet de tous les phénomènes, depuis un passé sans origine, constitue la vérité suprême. Tous les phénomènes apparaissent donc être actes efficients de perception/réaction ou, si l'on préfère, forme, puisque l'aspect ne se distingue pas de l'état qui l'architecture. Ils ont pour caractéristique d'être non-nés, non détruits et existant à l'origine.

Pour cette raison, Nichiren affirme dans son Enseignement Oral: " Quand les êtres ouvrent les yeux du chapitre < Durée de la vie >, ils comprennent la vérité: à l'origine existent les dix états ". Il faut certainement rappeler ici que, selon le bouddhisme, la multiplicité des phénomènes n'est que l'expression des rétributions directes* et indirectes* des actes de chaque forme. Ceci explicite le " caractère d'appui " que tous les phénomènes ont l'un pour l'autre. Quant à l'expression " Ouvrir les yeux du chapitre Durée de la vie ", elle signifie participer, par la croyance, de la vision du bouddha quant à l'aspect réel. Or, sous l'angle de l'éveil, chaque forme du monde phénoménal est état de vie ou monde. En outre, l'expression " à l'origine " désigne pour nous un point d'efficience n'ayant pas de place dans une lecture ordinaire de la temporalité pour la raison suivante: le passé hors le temps est l'instant présent (Kuon soku Mappo). Dès lors, toute forme/pensée dans son environnement a pour qualité d'être réelle, ni née ni devant s'éteindre, causale et atemporelle. Existant en permanence dans un monde de représentations, elle ne peut, de ce fait, ne pas construire simultanément à sa présence, un temps et un espace consécutifs. En outre, si " les dix états existent à l'origine ", il en découle qu'on ne peut conclure à leur inexistence sous prétexte de leur mobilité potentielle. Il suffit d'ailleurs d'ouvrir les yeux pour les percevoir dans l'infinité des phénomènes, à travers leur aspect. Là, se situe le cadre qualitatif, atemporel et causal, de l'expression individuelle momentanée, définit par l'expression " à l'origine ", et produisant, du fait de la forme, une mesure générique du temps et de l'espace.

C'est, d'une certaine manière, la position résumée de L.Silburn qui indique, non sans sensibilité: " Le temps dont nous sommes l'auteur est d'origine affective..." (40) Ou, en d'autres termes, le temps et l'espace ne sont que " l'habituel " produit présent d'actes sans origine. Il apparait donc que seule la fusion parfaite des trois vérités en une seule pensée permet, éclairée par les non dualités du corps et de l'esprit, de l'être et de l'environnement, de percevoir les dix mondes, les dix Ainsi et les trois différenciations* dans les multiples dharma conditionnels de sa propre existence et de l'environnement. De cela, il découle que l'abandon de la vérité de la vacuité, pour entrer dans la vérité de la médianité, ouvre sur la perception que l'ensemble des phénomènes momentanés, sans restriction, est le monde de la Loi. L'actuel souverain de la Loi, Nikken Shonin, le confirme ainsi: " De fait, le Sûtra du Lotus est essentiellement fondé sur le principe de l'aspect réel et en particulier de <aspect réel / tous les phénomènes>...Tous les dharma sans exception comprennent la vérité immuable et tous sont dotés de la Loi excellente..." (41)

Dès lors, contrairement aux aboutissements divergents d'autres écoles, les neuf premiers états et l'éveil n'existant que dans le monde des formes, Gishin peut déclarer avec une certaine impétuosité: " Il faut donc savoir que le Sûtra du Lotus, doctrine de la réalité, englobe l'ensemble des sûtra et constitue l'intention originelle de la venue du Bouddha en ce monde, le point de convergence des diverses doctrines. Ceux qui n'en perçoivent pas l'aspect principiel et maintiennent, dans leur orgueil invétéré, qu'il ne ressortit qu'au caractère phénoménal des relations de causalité, qu'ils voient leur langue se consumer dans leur bouche !". (42)

En conclusion, l'approche du réel est toujours fonction de l'état de l'observateur, et, de fait, si l'on observe la totalité des enseignements de Shakyamuni il ressort que selon la demande ou le rejet des êtres, la sagesse unique du Bouddha engendre divers fruits adaptés.

- L'éveil partiel, issu de la vacuité et concernant les êtres des deux véhicules*, a pour nom omniscience. De celle-ci, imprégnée de la vacuité, Nagarjuna dira: " Leur omniscience est pareille à une lampe dessinée sur un mur: elle a seulement le nom de lampe mais n'en remplit pas la fonction ". (43)

- L'éveil partiel, issu du rapport à la conditionnalité des êtres et propre aux bodhisattva*, a pour nom " science des multiples voies" et caractérise l'évolution de l'être ordinaire vers l'éveil parfait.

- L'éveil aux trois vérités dans leur médianité, traduisant la qualité du Bouddha et son objectif, est science de tous les aspects du réel.

Cette " science de tous les aspects du réel " est indiquée comme suit par Miao Lo: " Aspect réel, donc forcément les phénomènes; les phénomènes, donc forcément les dix Ainsi; les dix Ainsi, donc forcément les dix mondes; les dix mondes, donc forcément le corps et le lieu ". Telle est, dans nos écoles, l'architecture logique découlant de l'éveil de l'Ainsi venu et éclairant la réalité de la forme/pensée provisoire, vacante et ultime de tout phénomène.

En outre, notons que nous ne quittons pas les cinq agrégats. En effet, dans cette citation " l'aspect réel " aboutit aux " corps et au lieu " après avoir défini l'origine des qualités variables, nommées temps et espace, adaptées au " vouloir " de la forme provisoire. Or, le corps représente la matière, et le lieu, celui des objets adéquats à la perception, à l'image en soi, à la volition et enfin à la conscience de l'acte. Cet extrait est également indicatif du fait qu'il n'est pas d'entité hors le phénoménal en cela que rien ne peut être dénué de causalité et n'exprimer aucun des dix états, à savoir un corps dans un lieu objectal. Une telle approche, même seulement d'ordre intellectuel, permet de remettre définitivement en cause les concepts relatifs à l'âme, aux dieux, aux divinités et autres rêveries spiritualistes concernant l'avant naissance, l'existence et l'après mort. Encore une fois, selon ces deux écoles, du fait de la simultanéité de la cause et de l'effet, l'aspect réel ne peut résider ailleurs que dans le jaillissement ininterrompu des formes/pensées consécutives de l'être et de son environnement.