L'être et l'environnement, le corps et l'esprit

Envisageons à présent, et sous certains angles, les non-dualités de l'être et de l'environnement, de la matière et de l'esprit. Dans le Maka Shikan, Zhiyi explique: " Les agrégats et domaines sensoriels des dix mondes utilisent tous la combinaison forme/pensée comme substance ". (73) Ce qui nous impose pour le principe, en dehors d'une récurrence justifiée puisque " Les agrégats et domaines sensoriels " sont forme et pensée, de considérer l'ensemble du monde objectal de manière à obtenir une lecture plus globalisante. Pour ce faire, le même auteur indique: " On parle des dix mondes en englobant dans le même terme le support et ce qui s'y appuie ".(74) Dans la première citation, Zhiyi insiste sur le fait que l'expression même des dix états, de l'enfer à la boddhéité, n'est jamais dépossédée de la forme et de la pensée. Il en découle le fait suivant: toute forme est pensée " sensorielle " en exercice et réciproquement. Dans la seconde phrase, " le support ", ou environnement, nomme les éléments constitutifs de tout agglomérat perceptible en terme de forme. Chacun des éléments réunis pour la circonstance traduit par sa forme l'un ou l'autre des dix états, et leur réunion provisoire en une forme globale particulière exprime également l'un des dix états. La forme globale provisoire ainsi exprimée est " ce qui s'y appuie " ou l'être individuel. Nous en avons déjà évoqué le principe.

Par exemple, le lion est une forme provisoire exprimant globalement un état particulier d'animalité, alors que ses éléments constitutifs vont, eux, ressortir d'une appartenance aux milieux animal, végétal, minéral et parfois humain. Or, le retrait ou le rajout momentané d'un quelconque élément, appartenant à un milieu donné, ne modifiera ni sa propre réaction aux objets de son environnement en terme d'état d'animalité de type < lion >, ni la vision extérieur qu'un observateur peut avoir du fait < lion >. Ainsi, toute forme existante s'appuie, dans sa constitution provisoire, sur un ensemble d'états pour n'en manifester physiquement qu'un seul: le type particulier d'animalité du lion dans notre exemple. En outre, découlant de cet assemblage caractéristique, parmi les dix états potentiels, certains naissent et disparaissent en permanence du fait des facteurs extérieurs. Ces facteurs déterminent, en relation avec la forme provisoire < lion >, l' état intérieur momentané, ainsi que l'expression et le mouvement de celle-ci. Pour exemple, le lion repu se distingue du lion affamé ou en rut, et, quelque soit son état intérieur, il apparait nettement différent d'un politicien, lui même repu, affamé ou en rut. Encore que, pour ce qui concerne le politicien repu l'exemple est mal choisi, dans la mesure où, pour certains, la sérénité de l'esprit ne semble pas résulter de l'acquisition et de la consommation, alors qu'elle l'est pour d'autres prédateurs, mais dans le cadre animalier.

Il est pourtant manifeste que chaque être possède, par principe, la potentialité d'expression des dix états tout en en manifestant un par sa forme même. Ceci nous permet de souligner le fait que le corps, le visage, les yeux, l'agencement des mots et des actes sont autant d'informations permettant de percevoir, au sein d' une forme donnée, la tendance de l'état dominant en l'être. Cependant, si le principe de simultanéité de la cause et de l'effet exprime en théorie l'infinie latitude de la forme/pensée momentanée, la notion de rétribution des actes nomme l'agencement phénoménal aux fins d'une efficience causale. De ce fait, la forme agencant la perception est toujours prédéterminante. Le lion, quelque soit son état intérieur du moment, perçoit l'environnement selon un cadre différent de ceux de la guêpe ou du chou-fleur. Autrement dit, les assemblages provisoires du corps, de la perception, et, enfin, de l'environnement particulier sont rétributions des actes. Le fonctionnement de l'ensemble exprime dès lors la volonté d'un état de vie individualisé et atemporel utilisant, pour sa finalité personnelle et circonstancielle, l'ensemble des dix états inhérents aux éléments extérieurs le constituant. En cela nous utilisons l'expression " harmonie globale ", du monde de l'enfer à celui du bouddha, pour qualifier les interactions " harmonieuses " du sujet et de son environnement propres a chacun des dix états.

Pour en revenir à la phrase " Les agrégats... utilisent tous la combinaison forme/pensée comme substance ", elle est explicite du fait qu'il n'est point d'état sans matière ni pensée, ni de matière sans pensée ni état. Du reste, nous en avons déjà traité à propos de la forme et de la pensée, le simple énoncé des cinq agrégats (matière... conscience), jaillissant simultanément à chaque instant, sans posséder de réelle durée est indicatif de leur " inséparabilité ".

Quant à la phrase: " On parle des dix mondes en englobant dans le même terme le support et ce qui s'y appuie ", elle indique clairement la potentialité d'éveil, ou de tout autre état, pour l'intégralité du monde objectal. Cette lecture, en fait, englobe les notions usuelles d'animé et d'inanimé et s'applique donc à toutes les formes. En conséquence, l'architecture provisoire des phénomènes révèle continûment l'état intrinsèque et bien réel des êtres et des choses.

Dans le traité intitulé " Multiples phénomènes/aspect réel" nous lisons, conformément aux propos développés au sujet de la forme/pensée: " L'enfer montre l'apparence de l'enfer, c'est son aspect véritable. S'il se transforme en état d'avidité, ce n'est plus l'apparence véritable de l'enfer. Le Bouddha a l'apparence du Bouddha, l'homme ordinaire a l'apparence de l'homme ordinaire ". (75) Le terme " apparence " est le premier des dix Ainsi: l'aspect. L'aspect est parfaitement égal avec le dernier terme, à savoir " la rétribution des actes " et exprime donc l'état atemporel de la forme. L'aspect est l'origine, la rétribution des actes est la fin. L'origine et la fin sont, avec le principe de la simultanéité de la cause et de l'effet, l'inconcevable réalité en nous-même. Dès lors, aux yeux du bouddha, la forme est le fond ou l'essence, et les souffrances produites par l'ignorance n'incombent de ce fait qu'au regard carencé.

Cette même idée est exprimée comme suit par Vasubandhu: " L'instant, c'est l'acquisition de la nature propre périssant immédiatement ". (76) La " nature propre " désigne la qualité même de l'architecture provisoire de la forme, de ses sens et de ses représentations du monde objectal en terme d'état ou de monde, et donc d'efficience. Or, si la forme provisoire dévoile la tendance actualisée de l'état, les actes en découlant expriment indiscutablement, du fait des facteurs extérieurs, la mobilité de l'état intérieur dans sa production d'états momentanés similaires ou différents. De cela, nous pouvons conclure que la causalité de l'efficience momentanée est le lieu de la liberté de l'acte. L'état, ou la qualité même de la vie, impliquant une congruence unique de phénomènes et s'exprimant à travers eux dans l'efficience de la forme/pensée provisoire, est évoqué de la manière suivante par l'actuel Souverain de la Loi: " Les dix états sont forcément le corps et le lieu. Le corps et le lieu représentent l'aspect réel matérialisé et personnifié. C'est l'aspect réel fondé sur le corps et son territoire ". (77)

Certains, enlisés dans la médiocrité spiritualiste, considèrent les dix états ou dix mondes comme " inexistants en soi ", ce, sous prétexte de leur mobilité potentielle. Pour d'autres sectateurs, nous l'avons précisé plus haut, cette même réduction tend à annuler le monde objectal pour la seule valorisation abusive de l'état de l'observateur. Soulignons que, dans les deux cas, cette lecture limitée butte sur le concept de vacuité des choses, qui ouvre sur la factorialité effective des dix états, et déconsidère, par contre, le monde des formes en tant que réalité ultime de la voie du milieu. Dans ce type d'approche, la réalité objectale est toujours évacuée au profit de l'image en soi, or " Les dix états sont forcément le corps et le lieu ". De ce fait, la perception d'un environnement étant continue, causale et sans origine, il y a nécessairement toujours relation objectale. En outre, le corps et le lieu étant toujours antérieurs au percept et à l'image en soi, il va de soi que la lecture spiritualiste, telle un malade condamné affirmant sans effet son puissant désir de vivre, est de fait inappropriée quant au partage de ce qui la produit.

En réalité, la qualité sensible intrinsèque à la vie, c'est-à -dire les dix états, n'a pas de réalité autre que la forme, les objets façonnant le lieu et la production de perceptions/réactions en découlant. Le fait que toute forme soit circonstancielle et causale éclaire la non dualité de l'effet et de la cause depuis un temps sans origine, et marque ainsi le faisceau " personnifié ". En outre, son caractère non-né/non-détruit ne fait que mettre en évidence le " coeur " ou " vouloir être " antérieur à la forme/pensée. Celui-ci en tant qu' état intrinsèque agence en conformité avec son " vouloir voir " la totalité du monde phénoménal subjectif et objectif. Le monde perçu, engendré par l'état, concerne les représentations en soi de son propre corps et de l'ensemble des informations adaptées à chacun des sens de celui-ci. Les objets extérieurs, perçus par les sens, vont déterminer le lieu, le cadre de l'exercice de chaque être.

Nous avons déjà évoqué le fait que " De l'apparition de la conscience résulte l'apparition du nom et de la forme... De l'apparition du nom et de la forme résulte l'apparition des six sphères des sens ". Il découle de cette lecture que la volonté d'une certaine " conscience de.." produit des facultés perceptives adaptées à ce vouloir antérieur, et ne peut que recouvrir le monde objectal réel d'une illusion caractérisant l'état de l'observateur. Le monde est réel tant pour le nénuphar que pour le ver à soie ou le chauffeur de poids lourds. Toutefois, il s'agit en fait de mondes distincts de par le temps et l'espace engendrés par chaque forme/pensée. Du reste, plus généralement, cette étanchéité se retrouve entre deux individus épris l'un de l'autre, entre la mère et ses enfants, de même qu'entre soi-même et ses conditions futures.

Au risque de nous répéter, la matière n'est pas dissociable de la conscience et réciproquement. Le fait matériel étant organisation simultanée de temps et d'espace consécutifs à la forme, ceux-ci sont perçus subjectivement comme réels du fait, pour l'humain, de son acceptation d'une lecture générique de signes, et expriment objectivement la qualité même de l'état. Dès lors, la bouleversante précarité des choses ne provient plus que du cadre spatial et temporel produit par la volonté de percevoir, et ne décrit en rien l'aspect réel des dharma. Bien au contraire, nous pouvons en conclure que tant le sentiment de précarité que celui de durée inamovible des phénomènes, et en général tout jugement normatif, ne renseignent guère sur l'essence de l'observé mais plutôt sur les handicaps de l'observateur.

Dès lors, au regard de l'excellence de vue des bouddha, des propos tels: " Tout en se manifestant dans le monde des êtres et des choses le bodhisattva ne perd jamais de vue l'élément fondamental, à savoir la vacuité des êtres et des choses "(78), relèvent évidemment d'un aspect de la réalité mais ne l'approche pas dans son essence. De ce fait, une sagesse partielle ne pouvant d'évidence s'adapter parfaitement à son objet est considérée comme délétère quelle que soit sa relative finesse . Il en va comme d'un tir sur une cible: la manquer de peu ou de beaucoup ne change rien au fait de la manquer.

Pour cette raison, il n'est pas de production en soi d'état de bouddha si la vacuité des êtres et des choses prédomine dans ses représentations, puisque cette sagesse se sépare de la réalité. En effet, une action véritable n'a de racine ni en s'immergeant dans la seule infinité évanescente du monde conditionnel ni dans la vacuité surimposée aux sentiments réels exprimés par les formes, mais dans la perception de leur médianité.

Dans le "Traité sur la transmission vitale unique et essentielle à travers vie et mort", Nichiren enseigne: " Myo signifie mort et Ho signifie vie. Ces deux lois de vie et de mort sont l'entité même des dix états, autrement dit, l'entité même de la simultanéité de la cause et de l'effet. Zhiyi explique:< Sachez bien que la cause et l'effet de l'être et de son environnement ne représentent que la loi de la simultanéité de la cause et de l'effet>. Cette citation indique que l'existence et son environnement désignent vie et mort. S'il y a vie et mort, la cause et l'effet s'y trouvent, c'est- à-dire qu'il est évident que là existe la loi de la simultanéité de la cause et de l'effet ". Myo, désigne la merveille, ou le " coeur " antérieur à la pensée momentanée. Ho nomme les multiples phénomènes permettant l'efficience unique de la forme/pensée simultanée. L'indication " Myo signifie mort " s'entend dans la mesure où ce " coeur " n'existe pas dans le phénoménal. Inversement, " Ho signifie vie " puisque seuls les phénomènes, dans leur momentanéité, caractérisent l'existant. " Ces deux lois de vie et de mort sont l'entité même des dix états " indique, dans le cadre de l'adaptation à l'humain, la pérennité de l'état de chaque forme dans un cycle d'apparitions et de disparitions instantanées sans origine. Le fait que cette réalité soit " l'entité même de la simultanéité de la cause et de l'effet " ouvre par conséquent sur l'incommensurable importance de l'instant présent. En effet, lui seul relève du réel puisque, produit causal permanent, il inclus et imprègne la totalité de l'existant dans les trois phases du temps. Concernant l'être lui-même, la phrase " la cause et l'effet de l'être et de son environnement ne représentent que la loi de la simultanéité de la cause et de l'effet " insiste sur la relation non duelle et simultanée entre le "coeur" et le monde phénoménal. Quant à l'expression, " L'existence et son environnement désignent vie et mort ", elle éclaire les multiples causes et effets insondables, ou les apparitions et disparitions phénoménales, caractérisant le regard porté par l'observateur et les souffrances en découlant consécutivement.

De fait, la vie et la mort, ou les apparitions, modifications et disparitions des êtres et phénomènes exprimant ce que l'on pourra prosaïquement juger comme découlant de causes et d'effets multiples, on masque, par là-même, la réalité intrinsèque du phénomène n'exprimant que sa propre simultanéité de la cause et de l'effet sans origine. La coïncidence, entre la simultanéité de la cause et de l'effet intérieure à l'être et la durée observée par la forme humaine, ne se situe que dans le vouloir percevoir des deux partis. Or, ne pas s'ouvrir à cette réalité, exprimée par les choses et les êtres, a pour effet de plonger systématiquement l'observateur dans les souffrances stériles du vrai et du faux, du bien et du mal relatifs, et entraîne toutes sortes de culpabilités, regrets et insatisfactions.

L'inconcevable continuité du fait perceptif, qui exprime un des aspects de la sagesse transmise par tous les bouddha, est évoquée entre autres par la phrase: " Constamment apparaît à l'existence la myriade des phénomènes là où se meuvent les ondes des êtres.., car il n'y a pas de séparation entre les deux ". (79) " Constamment " explicite la pérennité de la merveille de la simultanéité de la cause et de l'effet, " il n'y a pas de séparation " nomme les non dualités de l'être et de l'environnement, du corps et de l'esprit. Cherchant à s'éloigner des vues superficielles et stériles il n'est, dès lors, d'action effective que dans la perception médiane de l'état atemporel de la forme, c'est-à-dire dans le partage de la forme provisoire extérieure au seul fait mental. Là se situe, pour nous les êtres, l'accès à un réel sentiment filial, et, par extension, seule la production en soi de la sagesse de l'éveil permet l'apparition d'une profonde reconnaissance envers tout ce qui est.