BOUDDHISME ET CAUSALITE
Si la causalité des phénomènes a toujours posé aux êtres un incontournable problème dinterprétation, le premier philosophe ayant laissé une tentative de classification de lobservable est Aristote. Disciple de Platon, lui-même disciple de Socrate, Aristote sappuie sur une approche particulière traduite par le constat suivant : « Toutes les choses sensibles sont dans un flux perpétuel et ne peuvent être objet daucune science ». La raison en est que Platon, cherchant les lois universelles, « ... fut amené à penser que cet universel devait exister dans des réalités dun autre ordre que les êtres sensibles ; il ne peut exister en effet, croyait-il, une définition commune des objets sensibles individuels, de ceux du moins qui sont en perpétuel changement »(1) . Fort de cette approche élusive, Aristote traite de quatre sortes de causes principales dans sa « Métaphysique » (2), à savoir :
- la substance formelle, ou quiddité, ou essence, cest la définition totale de la chose, lensemble de ses attributs essentiels ; (3) la forme est lacte de la matière,... le vivant a pour matière le corps et pour forme lâme ;
- la matière, ou le substrat, le sujet, le devenir sous toutes ses formes, largent est la cause de la coupe ;
- le principe du mouvement, le principe premier du changement et du repos, le père est la cause de lenfant ;
- la fin ou le bien, car le bien est la fin de toute génération et de tout mouvement.
Il nest donc point là de regard sur la causalité intrinsèque à lêtre.
En outre, concernant le casuel, ou laccidentel, Aristote déclare (4) : « Accident se dit de ce qui appartient à un être et peut en être affirmé avec vérité, mais nest pourtant ni nécessaire ni constant : par exemple, si, en creusant une fosse pour planter un arbre, on trouve un trésor. Cest par accident que celui qui creuse une fosse trouve un trésor, car lun nest ni la suite nécessaire, ni la conséquence de lautre, et il nest pas constant quen plantant un arbre on trouve un trésor ». Cette approche, somme toute triviale, entraîne de multiples aspects logiques tels que, la cause de laccident étant fortuite, elle est déclarée indéterminée ; la chose accidentelle se produit non en tant quelle-même mais en tant quautre chose ; il ny a pas de science de laccident. La preuve que lêtre par accident ne peut faire lobjet daucune spéculation, nous dit-il, cest quaucune science, ni pratique, ni poétique, ni théorétique, ne sen occupe. Convenons quil sagit là dun argument de poids ! Nous ne sommes donc pas les premiers à invoquer une méconnaissance passée pour justifier une opacité présente !
La théorie du nécessaire, de limmuable, de lordre de la nature qui nest quun pale substitut de dieu, du souffle originel, du concept ou de la divinité, chers à nos spiritualistes, entraîne lidée que seul ce qui se reproduit peut se mesurer, et peut donc faire lobjet dune science. Toute science a pour objet, en effet, ce qui est toujours, ou ce qui est le plus souvent. Comment, sans cela, apprendre soi-même, ou enseigner autrui ?
Ainsi, les accidents ne relèvent donc daucun art ni daucune puissance déterminée et leurs causes sont accidentelles ! Imaginons quun homme sorte de chez lui et se fasse écraser en traversant sa rue, nous explique-t-il doctement. Pourquoi est-il donc sorti ? Il avait soif ! Pourquoi avait-il si soif ? Il venait de manger un plat très épicé ! Pourquoi le plat était-il si épicé ? Parce que lhomme, se trompant de pot, à versé des épices plutôt quun aromate. Pourquoi sest il trompé de pot ? Parce que sa fidèle et dévouée femme de ménage ne la pas remis à sa place habituelle. Et ainsi de suite ! Ce qui fait dire à Aristote : Il est donc clair que lon remonte ainsi à un principe, lequel ne se réduit plus à aucun autre. Tel sera le principe de tout ce qui est dû au hasard ; ce principe naura lui-même été produit par aucune autre cause.
Or, sil est cohérent que les sciences dites « exactes » fondent nécessairement leurs mesures sur la répétition « à lidentique », il nen va pas de même pour lindividualité qui, elle, se cristallise pour une forte part grâce à des événements qui lui sont proprement singuliers. Et ce, tant par la nature objective des phénomènes, quau travers du prisme subjectif humain. Alors, faisant fi de cette armature essentielle et sensible de la réalité de chacun, il semble que ce soit la première fois quune incompréhension relative au « comment » se transmue en une certitude dacausalité relative au « pourquoi », et se pose en système de pensée !
Système qui fut du reste accepté avec enthousiasme, par les religions monothéistes et par bon nombre de penseurs, puisque ne remettant en cause ni une éventuelle puissance supérieure, ni lirréductible attachement faisant que lon sestime exempté de la responsabilité de ce qui nous arrive ! Exemple pris bien longtemps après, dans « LEthique », Spinoza nous explique que lon ne peut considérer ce qui « reste » dun grand homme dans son présent, alors quune maladie altère ses fonctions. Il faut le considérer en tant que lui-même, au travers de ses caractéristiques, avant que la maladie ne lui soit survenue, nous dit-il ! Comme si la maladie, laccident ou encore la mort étaient à ce point extérieurs et « déplacés », quant à ce qui caractérise un « grand homme » dans son évolution ! Au vu de cette volonté dexclure, pourquoi alors ne pas considérer le pays, la culture, la couleur de la peau, la langue, lévolution morphologique, la relation inter organique, le positionnement dans lespace, la gestuelle, les rides, les manies,... voire la bête méchanceté, comme des éléments accidentels surajoutés à lessence réelle de lindividu ?
Il est cependant vrai que la causalité des événements nous échappe, en général, et en ce quils ont de concomitant et de prégnant pour lindividualité. Ce constat type est décrit par Buffon qui nous confirme, dans le premier discours de la « Théorie de la terre » : « Nos sens, étant eux-mêmes les effets de causes que nous ne connaissons point, ne peuvent nous donner des idées que des effets, et jamais des causes ; il faudra donc nous réduire à appeler cause un effet général, et renoncer à savoir au-delà ».
Ajoutons à cet aveu dimpuissance quil était de bon ton de considérer un concept, dieu, comme étant la cause des causes, la cause première de tout, surtout de tout ce qui ne peut être expliqué, et nous aurons ainsi accès au poste dobservation extrêmement limité qui fut celui de la plupart des penseurs qui se succédèrent en Occident jusqu'à nos jours.
Quen est-il par contre dans lenseignement du Bouddha ? Tout dabord, nous considérerons les écoles sappuyant sur des fragments superficiels de sa doctrine comme ne pouvant prétendre à représenter pleinement et, à plus forte raison, à expliciter le bouddhisme. En effet, la doctrine de lEveillé est profonde, son enseignement progressif, et les tenants de la seule vacuité polluent nécessairement son intention originelle. Du reste, les considérations annexes qui découlent de ce point doctrinal quest la vacuité distordent encore plus leur prisme quant à laspect réel des phénomènes et nous ne pouvons, pour ces raisons, leur accorder le bénéfice dune quelconque parenté avec la doctrine de lEveillé. Il est patent, dailleurs, que les éventuels pontages entre une cause première nommée dieu, ou esprit, ou concept, ou encore ce fourre-tout obscur appelé vacuité, sont nombreux. Et il va de soi que ces diverses écoles trouveront suffisamment de points communs, ou de lieux de non-agression, pour se trouver globalement daccord pour juger « hérétique » une école qui ne verse pas comme les leurs dans le mirage spiritualiste.
Cela étant, quen est-il de lenseignement du Bouddha dans la tradition de notre école ?
Nous lisons, dans le « Sûtra de la terre du cur »(5) : « Si vous désirez connaître les causes du passé, regardez les effets du présent ; si vous désirez connaître les effets du futur, regardez les causes du présent ». Dentrée, lapproche de la réalité par lEveillé sexerce sur la totalité « forme/pensée/ environnement » du sujet. Le corps, la pensée et lenvironnement du sujet sont donc perçus comme étant le fruit de sa causalité propre. Qui plus est, le présent, seul lieu sans durée de lexpression du corps et de lesprit, est considéré comme le point où se focalisent les effets dus au passé et les causes déterminant le futur. Autrement dit, linstant présent est à la fois leffet et la cause tant de la qualité sensible que de la forme.
Bien avant lapparition du Bouddha Shakyamuni, les philosophes Indiens avaient élaboré des doctrines selon lesquelles une naissance singulière en un lieu ne pouvait être acausale. Les êtres se devaient alors, dans ce contexte culturel, de subir avec plus ou moins de résignation le fardeau échu. Or, après son éveil, Shakyamuni ne rejeta pas immédiatement cette logique de causalité linéaire dans lexposé de son enseignement. Il lutilisa même pour combattre certains courants de pensée qui établissaient la non utilité de produire le bien du vivant, puisque nuls effets ne pouvaient, selon eux, en résulter. Cependant, dans le « Samyutta Nikaya » Shakyamuni déclare : « Ceci, ô disciples, nest pas votre corps ni le corps des autres ; il faut le considérer comme luvre du passé ayant pris forme, réalisée par la pensée devenue palpable ». Plus encore que limportant principe didentité, ou plus exactement de non dualité du corps et de lesprit, cette déclaration fonde un principe absolu de mobilité qui tranche avec la pesanteur idéologique partagée à son époque. En effet, si le corps, les corps, sont « luvre de la pensée devenue palpable » il sen suit : que légalité de principe de toute les formes est fondée, que la richesse et la solennité de tout phénomène simpose, que laccès à léveil de tout ce qui est ne peut rencontrer aucune limite, aucun interdit. Le bonheur et la liberté de tous deviennent ainsi des actes possibles en ce monde.
Dans le même ordre de pensée, lactuel Souverain de la Loi de notre école Nikken Shonin déclare (6) : « Finalement, le présent communique avec le passé et le futur, et cest dans le présent que se trouvent les causes et les effets. Telle est aussi la signification de la simultanéité de la cause et de leffet ». Le principe de mobilité évoqué ci-dessus par Shakyamuni trouve donc un nom : « la simultanéité de la cause et de leffet ». Ce concept est la formulation authentique dun des aspects de léveil des bouddha puisque tous se sont nécessairement éveillés à la même chose : « Laspect réel des phénomènes ». Cependant, notons que si la dénomination « Merveille la simultanéité de la cause et de leffet » indique à lévidence que cette « Merveille » relève de léveil, « lobscurité » des causes et des effets éloignés les uns des autres provient des êtres non éveillés. Pour ce qui concerne le Bouddha Nichiren Daishonin à enseigné (7) : « Lorsque le sage, observant le principe, donna un nom à toute chose, ce fut la Loi unique, inconcevable, de la simultanéité de la cause et de leffet ».
Cet éveil relatif à la causalité des phénomènes, que lon peut appeler intuition à son niveau le plus élevé, ouvre sur une relecture nécessaire des paramètres constituant le lieu de la causalité, à savoir le temps et lespace. Ces derniers napparaissent plus, en effet, comme des « objets » que lon peut tronçonner, mesurer, mais bien comme deux aspects dune qualité unique et subjective, celle de tout existant, de tout phénomène provisoire, cest-à-dire de tout corps.
Concernant la durée, que lon considère à lordinaire comme étant le support incontournable du phénoménal, H.Bergson déclare (8), à propos des philosophes : « Ils nont pas vu que le temps intellectualisé est espace, que lintelligence travaille sur le fantôme de la durée, mais non sur la durée même, que lélimination du temps est lacte habituel, normal, banal, de notre entendement, que la relativité de notre connaissance de lesprit vient précisément de là, et que dès lors, pour passer de lintellection à la vision, du relatif à labsolu, il ny a pas à sortir du temps ; il faut, au contraire, se replacer dans la durée et ressaisir la réalité dans la mobilité qui en est lessence ».
A quelques termes près nous sommes parfaitement en accord avec cette déclaration. Le temps intellectualisé est précisément espace, et vice et versa. Et si, pour passer de lintellection à la vision, il convient de se situer dans le temps, nous ne considérons pas en être jamais dépossédés, et quand bien même ce positionnement dans le temps naurait pas de durée, il est lunique lieu de la perception de la qualité sensible de lexistant. Tout corps, bien quil mesure le temps et lespace du fait dune occupation, ou plutôt dune production « personnelle » de ces deux paramètres, vit dans linstantanéité. Quant à la mobilité, qui est lessence de la réalité, nous venons de voir que le bouddha lui donne effectivement un nom.
Lintuition, chez Bergson, le rapproche sur dautres points de lenseignement des éveillés. Nous lisons en effet(9), alors quil parle dun être intuitif: « Au lieu dune discontinuité de moments qui se remplaceraient dans un temps infiniment divisé, il apercevra la fluidité continue du temps réel qui coule indivisible ». Concernant encore le temps, le même auteur indique(10) « Cest justement cette continuité indivisible de changement qui constitue la durée... Que le temps implique la succession, je nen disconviens pas. Mais que la succession se présente dabord à notre conscience comme la distinction dun [avant] et dun [après] juxtaposés, cest ce que je ne saurais accorder ». La continuité de la conscience, seul maître duvre des sentiments relatifs à la fois au temps et à lespace découle effectivement, à nos yeux, du fait que leffet soit la cause et que la cause soit leffet. Cest ce que nous nommons la « Une pensée ».
Dans un ordre didée à la fois assez proche et complémentaire, le Souverain de la Loi à déclaré(11) « Autrement dit, cest uniquement par la pratique de la récitation de Nam Myoho Renge Kyo, devant lObjet fondamental de vénération pour lintrospection du cur, que lon peut effacer les mauvais actes accumulés au cours des longues périodes précédant notre naissance. Dautre part, notre vie présente reçoit les vertus inconcevables du Bouddha. Alors, par le fait que nos illusions dhommes ordinaires deviennent telles quelles lessence de la loi merveilleuse, nous pouvons réaliser le bonheur pour les deux périodes du présent et de lavenir ». Dans cet extrait, le rapport entre le temps, dans ses trois phases, et la qualité individuelle momentanée est établi. Cependant, le fait que lon puisse transmuer « les mauvais actes accumulés au cours des longues périodes », en « vertus inconcevables du Bouddha » dans cette vie présente, semble contradictoire si lon tient pour vrai le sentiment « daccumulation » lié au passage du temps. A plus forte raison dailleurs si lon simagine que léternité est linéaire ! Or, nous sommes bien là en présence de deux infinités de natures opposées et, en réalité, seul lacte présent va justifier la pérennité passé/futur de lune ou de lautre de ces qualités. Pour cela, « le fait que nos illusions dhommes ordinaires deviennent telles quelles lessence de la loi merveilleuse » nous informe davantage sur la capacité, inhérente en chaque instant, de changer le type de production qui nous caractérise depuis une infinité, que sur léventuel pouvoir magique dune incantation salvatrice. Ne persiste à « lidentique » que ce qui est re-produit.
Nichiren Daishonin nous le confirme de la manière suivante(12) : « En général, dominer ses égarements nest pas considéré comme la quintessence du chapitre Durée de la vie(13) . Il faut savoir que le principe suprême de ce chapitre réside dans le fait que la corporéité de lhomme ordinaire existe à lorigine, telle quelle. Lorsquon demande quelle est laction des trois corps sans artifices(14) , la réponse est Namu Myoho Renge Kyo ». Lidée même de dominer ses égarements se justifie nécessairement par le choix dun paramètre. En effet, ce nest quà laune dun élément de comparaison que légarement peut être mis à jour. Or, en ce qui concerne le bouddhisme, laune est léveil sans supérieur et sans égal. Alors, pour peu que lon conserve une « logique » ordinaire, non seulement un égarement doit se transformer en aspect particulier de léveil, ce qui prend dans les faits un certain temps, mais de plus le nombre des égarements est probablement aussi infini que la sagesse du Bouddha est vaste. Autant dire que si lon sengage à dominer ses égarements un à un, une vie ny suffit pas, et tel est bien du reste le point de vue développé dans les sûtra provisoire. Toutefois, cette « logique » découle dune lecture linéaire du temps, lieu dune certaine causalité, et lenseignement du Daishonin ouvre, nous allons le voir, sur un horizon bien plus vaste. Du reste, C.G. Jung nous signalait, il y a quelques années à propos du temps et de lespace (15): « Cest seulement au cours de lévolution intellectuelle quils ont donné naissance à des concepts « stables et solides », quand sest introduit lusage de la mesure. En eux-mêmes ils nont aucune substance... En conséquence, ils sont par essence dorigine psychique ».
Dans notre école, seule la production du Bouddha originel : Nam Myoho Renge Kyo, exprime parfaitement laction des trois corps sans artifices, cest à dire du bouddha. En dautres termes, une infinité produite dans linstant remplace une pseudo infinité produite dans le passé et devant sexprimer dans lacte présent, puisque seul lacte présent est réel en terme de qualité objective. En ce qui concerne la conscience subjective, par contre, il est envisageable que nous ne nous sentions pas immédiatement être le bouddha lors de notre récitation de Nam Myoho Renge Kyo. Mais, de la même manière que lon peut nous apprendre un jour que nous développons un cancer sans en être conscient, ou quune femme enceinte na pas conscience de sa participation continue à lélaboration dune architecture aussi complexe et délicate que celle dun humain, notre conscience de la production réalisée par notre corps est inexistante. Alors, pour ce qui est de mesurer facilement la production immédiate de léveil en ce corps... !
Pour en revenir à la causalité, un autre penseur, dont lintuition déferle en vague de lumière, F. Nietzsche, déclare (16): « Cause et effet : pareille dualité nexiste probablement jamais _ en vérité nous avons affaire à un continuum dont nous isolons quelques fractions.... Un intellect capable de voir la cause et leffet non pas à notre manière en tant que lêtre arbitrairement divisé et morcelé, mais en tant que continuum, donc capable de voir le fleuve des événements, rejetterait la notion de cause et deffet, et nierait toute conditionnalité ». A la différence près que nous ne considérons pas que la cause et leffet soit non duels, pour la raison quil en découlerait une identité absolue et invariable, convenons que le reste de sa déclaration dépasse en profondeur ce que dautres penseurs se sont en vain échinés à élaborer au fil du temps... Ce fleuve des événements, à la fois cause et effet de lui-même, serait-il une réalité tangible et sensible ou une simple vue de lesprit, lointaine et édulcorée, seulement de lordre du concept ? Quest-ce donc que ce continuum sourdant de la négation de toute conditionalité ?
Le vénéré Shakyamuni na-t-il pas enseigné (17): « Immobiles, ô Subhûti, sont tous les phénomènes (dharma) ; ils ne vont nulle part, ne viennent de nulle part et ne sarrêtent nulle part » ? Ne dit-il pas que les phénomènes, les dharma sont immobiles ? Si les phénomènes sont immobiles, quen est-il alors de notre lecture humaine qui « voit » apparaître et disparaître les êtres et les choses ? Quen est-il alors de nos certitudes relatives à ces deux catégories de la pensée que sont le temps et lespace ? Shakyamuni na-t-il pas également affirmé (18): « Le vrai caractère des dharma conditionnés est inconditionné, et ce caractère inconditionné lui-même nest pas conditionné : ce nest quune expression imaginaire formée par la méprise des êtres » ? Ne dit-il pas que rien ni personne nest conditionné ? Alors que le fait humain ne voit et ne mesure que le contraire ! Si, selon léveillé, les conditions de notre vie ne nous façonnent pas, pourquoi alors les produisons nous à chaque instant si ce nest pour exprimer ce que nous sommes ultimement ! Non ? En fait, ne nous masquons nous pas lévidence dune production permanente et individuelle, avec le sentiment illusoire quoi que fort partagé dêtre le jouet dune durée qui nous dépasse, qui nous échappe ?
Dune façon plus explicite Nichiren Daishonin affirme, dans le « Traité sur les dix Ainsi »: « Le Sûtra (du Lotus) enseigne que notre corps a toujours été lAinsi venu de léveil originel aux trois corps en un seul... ». Notre propre corps, dans son environnement, apparaît donc avoir toujours été le Bouddha de léveil originel. Qui plus est, le Daishonin indique un peu plus loin : « Le début, laboutissement et le principe qui est en nous-mêmes ne formant quune seule et même inconcevable chose, il est donc enseigné légalité totale de lorigine et de la fin ». Le début est laspect du corps (nyoze so), laboutissement est la rétribution des actes (nyoze ho) depuis le passé hors le temps et, concernant le principe, il sagit de la merveille de la simultanéité de la cause et de leffet. Quant à une seule et même inconcevable chose, il sagit de ce que voit léveillé, il sagit de ce que nous ne voyons pas, il sagit du fait que notre corps et notre esprit ne peuvent ni apparaître ni disparaître depuis le passé hors le temps. Notre corps et notre esprit sont la simultanéité de la cause et de leffet, à lorigine. Il ne sagit, du reste, pas seulement de notre corps et de notre esprit, lintégralité des phénomènes existe sur le même mode. Alors, fort de cette conscience profonde de la réalité des phénomènes et du désir de faire partager sa perception aux êtres, le Daishonin indique dans le même texte, Ceux qui situent cette doctrine en dehors deux-mêmes se trouvent désignés par les termes [êtres], [égarement] ou bien [homme quelconque]. Celui qui sait quelle sapplique à son propre corps est appelé [ainsi venu], [éveillé] ou bien [saint] ou encore [sage].
Le dernier stade de cette graduation vers léveil, le sage, caractérise celui qui ne rejette pas cette vue du Bouddha, qui la pratique, lapprofondit en lui-même par létude et la propage. Ainsi participe t-il, par cet ensemble dactes, de la vue et de laction du Bouddha. (19)« Cest dans létude et la pratique constantes que lon peut faire son apprentissage pour répandre largement [la doctrine] et que lon peut, grâce aux oeuvres et vertus de la grande Loi de Nichiren Daishonin, goûter à létat de vie de léveil ».
Quel est, selon notre école, laxe logique permettant danalyser le phénoménal, afin de pouvoir sy éveiller ? Dans ses cours sur Myoho Renge Kyo, lactuel Souverain de la Loi déclare (20): « La nature existentielle dun dharma(21) donné est différente de celle dun autre. Chacun suit en outre la logique propre à son entité. Il présente donc une continuité et un cheminement logique... Le dharma englobe lexistence réelle, le phénomène et le principe de toute chose ». Le fait quun phénomène soit différent dun autre vaut pour tous les phénomènes. Contrairement à ce quun regard hâtif, puisque niveleur, pourrait décréter, il y a autant de différence entre deux brins dherbe quentre un général en chef et un autre. En outre, cette différence existe également entre deux instants distincts du « même » phénomène. Que chacun suive une « logique propre » explicite la continuité qui fait que nul ne peut être autre que lui-même, à chaque instant, ni identique. Nétant ni identique à lui-même, ni différent, chaque phénomène montre ainsi sa pérennité dans la mobilité. Quant à la logique, intrinsèque aux phénomènes, elle est perçue et partagée seulement par le Bouddha et, pour cette raison, la simultanéité de la cause et de leffet est appelée « merveille ». Selon les indications du Souverain de la Loi, Le dharma englobe lexistence réelle, le phénomène et le principe de toute chose . Une triple approche est donc nécessaire pour se familiariser avec la perception du bouddha :
1) Lexistence réelle, Nyoze Tai, lessence, le Corps de la Loi (22), concept de la médianité;
2) le phénomène, Nyoze So, laspect, le Corps de communication (23), concept de la conditionnalité ;
3) le principe, Nyoze In, la cause inhérente,
Nyoze En, le facteur,
Nyoze Ka, leffet latent,
Nyoze Ho, la rétribution,
la cause (In) et leffet latent (Ka) constituent le Corps de rétribution (24), concept de la vacuité.
1) Concernant lexistence réelle, le Souverain de la Loi déclare (25): « Lexistence réelle désigne une chose qui existe à lorigine, en permanence et de manière immuable... Lexistence réelle désigne lexistence permanente, cohérente, au sein de ce qui, à nos yeux, change sans cesse ». Tel est le principe de la médianité (Chu), qui établit lexistence « à lorigine » des multiples phénomènes, au travers de leur conditionnalité (Ke), et de leur vacuité (Ku). En dautres termes, laspect provisoire et vacant de chaque forme exprime sa réalité à lorigine. Dans ce sens, « Quune couleur, une odeur, ne soient pas de la voie du milieu ne se peut »(26) . Tout dharma exprime donc son immuabilité par la forme et lesprit. Telle est la voie du milieu dans cette école.
2) Concernant le phénomène, il sagit de la forme provisoire de chaque chose. Cette forme résulte à tout instant des causes et conditions, et semble naître, sépanouir, péricliter et disparaître. Cependant tout en disparaissant, rien ne disparaît ; telle est la conception de léternité de la vie selon le bouddhisme. Ici,... il existe plutôt quune vérité [dêtre], une vérité qui est temporaire par le principe de la conditionnalité »(27) . A défaut donc de la certitude « dêtre », qui est cause de multiples inconforts découlant dun attachement à de linstable, à du changeant, laspect de toutes les causes-conditions existe solennellement »(28) . Les causes (In) désignent la manière singulière, physique et mentale, de se situer, dans linstant, vis-à-vis de lenvironnement; les conditions (En) sont ce qui va servir dobjet immédiat pour la pensée momentanée. Les causes (In) et les conditions (En) ne sont pas deux choses distinctes(29) . Ce sont une seule et même chose. Ainsi, la forme provisoire faite de causes multiples et de conditions changeantes montre-t-elle solennellement son identité ultime hors le temps. La solennité, la majesté des phénomènes immuables caractérise en outre lélévation du sentiment de lêtre éveillé. En totale opposition avec ce dernier point, les êtres non éveillés tels que nous, en général, souffrent plutôt de ce quils croient voir changer.
3) Concernant le principe, il sagit de la vacuité de la « Une pensée » puisque la cause (In), et leffet simultané (Ka), sont lesprit (Nyoze Sho). Que le facteur (En), sintercale dans la simultanéité de la cause et de leffet fait que le facteur (En) favorise létablissement de la cause (In). Il en découle la permanence de la perception dobjets adéquats, cest-à-dire dun lieu non duel avec la cause inhérente (in). Dautre part, le fait que (30) la rétribution (Ho) favorise lapparition de leffet (Ka) sentend dans la mesure où la « une pensée » momentanée est toujours une prise dimage événementielle. Zhiyi explique en effet dans « larrêt et examen » : « Il nest pas possible de dire que Une pensée soit antérieure aux multiples phénomènes, pas plus que les multiples phénomènes soient antérieurs à Une pensée... Tout ce que lon peut dire est que Une pensée est les multiples phénomènes et que les multiples phénomènes sont la Une pensée ». Si la cause inhérente (In) antérieure à la pensée momentanée, (ou le « karma » ), est non duelle avec lenvironnement devenant le lieu des objets de la Une pensée, il en résulte dune part, la pérennité des objets perçus, dautre part que la réaction de chacun à son environnement est bien la marque insigne de son choix dobjets depuis le passé hors le temps.
Cela étant, si limage en la Une pensée est la résonance de lobjet perçu, il en découle lantériorité nécessaire de lobjet sur limage que nous en avons. Or, cela se vérifie pour les six sens puisque, fruit dun objet « extérieur » ou « intérieur », la Une pensée est nécessairement leffet de... Ainsi, la Une pensée dans lillusion est-elle leffet de sa production environnementale passée, et il ferait beau voir quil y ait, là, une quelconque possibilité purement hasardeuse de liberté !
Cependant, ce « principe » repose sur la vacuité. Alors, bien que nous ne puissions exister en dehors dune relation objectale permanente, cest-à-dire sans que la pensée ne soit faite dimages dobjets externes ou internes, il nest pas immuable de souffrir de ce que lon engendre et de ce que lon en pense ! Le principe de, « Les troubles équivalent à léveil », illustre parfaitement le fait que les objets des troubles ou de léveil ne sont pas ce que lon doit chercher à exclure, puisque ce sont nécessairement les « mêmes ». Dans ce sens, les troubles ou léveil ne sinscrivent dans le réel que par lacte momentané, ce dernier étant totalement libre.
Cest la raison pour laquelle, au vu des infinies capacités inhérentes à la pensée du fait de sa vacuité, notre pratique seffectue devant « lObjet fondamental de vénération pour lintrospection du cur ». Antérieur à la pensée momentanée, le cur est matrice des formes de la représentation objectale. En dautre termes, notre perception est façonnée par ce qui nous est antérieur, et il serait bien venu de nous y éveiller. Nichiren Daishonin nous enseigne à ce propos, dans son écrit « En une vie devenir le Bouddha » : « Seul est appelé merveilleux cela dinconcevable qui est le cur de notre Une pensée. Inconcevable signifie que ni lesprit, ni les mots, ne peuvent latteindre.... La non observation du cur entraîne dinnombrables pratiques douloureuses ».
Dautre part, pour en revenir au corps, qui apparaît être le seul réel lieu présent puisque limage en lesprit est nécessairement celle dun fait déjà passé, le Souverain de la Loi indique (31) « Ainsi est laspect (So) représente les couleurs et les formes apparaissant en tant quaspect sur notre corps. En fait, laspect se différencie selon les causes, relations, effets et conditions... Cet [ainsi est laspect] est laspect de tous les êtres. Si on le considère du point de vue du sens profond de lAinsi venu de léveil originel, tous sont dotés de la nature de Bouddha. Cest pourquoi on peut dire quils sont le Corps de communication de lAinsi venu ». Le « O » de Ojin (Corps de communication de lAinsi venu), signifie répondre . Le corps physique du bouddha apparaît donc en fonction du « désir de voir » des êtres. De la même manière notre corps, nos troubles, nos souffrances, relèvent soit dune causalité simple où le poids du passé se fait sentir et nous entrave, soit du désir de répondre à la demande des êtres et, auquel cas, notre corps et nos troubles montrent « le Corps de communication de lAinsi venu ». Autrement dit, lillusion qui consiste à se croire dépendant de linfinité des circonstances sévanouit au profit dun éveil, partiel ou total, à sa propre réalité originelle. Auquel cas, notre corps et nos troubles devenus, « en réponse » au désir des êtres, deviennent lexpression de notre propre bienveillance. En des termes très clairs le Souverain de la Loi explique en outre (32): « Que se soit pour le meilleur ou pour le pire, il y a égalité entre lorigine représentée par laspect et la fin représentée par la rétribution. Votre aspect présent est un effet, une rétribution révélée sous la forme de votre aspect. Cest parallèlement la cause qui modèle votre aspect futur. Pour celui qui pense être déshérité, cette situation est lapparition de la rétribution du passé. Or, sa réaction à cette situation provoquera la rétribution dans le futur ». Sa réaction à cette situation désigne laxe possible de changement de tout être. Il sagit de léveil au « cur de la Une Pensée », cest-à-dire au karma (nyoze In). Cest ce que nous appelons la conscience de lacte (shiki). Dès lors, lacte mental ou physique étant accompli, étant passé, étant lobjet présent de la Une pensée, il correspond à la situation alors que la réaction désigne la conscience, léveil, pouvant jaillir grâce à ce trouble.
Explicitant la nécessaire transmutation de tous nos troubles en éveil, il a également déclaré (33) : « ... en recevant et en gardant la Loi merveilleuse, notre aspect, notre esprit et notre corporéité se dotent, tels quels, dinconcevables vertus. Et de là, naissent les inconcevables fonctions de la Loi... La substance existe en même temps que la fonction et apparaît en tant que vertus dans votre corps ». La substance est celle du Bouddha originel : Nam Myoho Renge Kyo. Or, à lordinaire, notre substance est celle que nous pouvons mesurer grâce à létendue de nos troubles, qui expriment parfaitement sa fonction. Inversement, lorsque nous produisons la substance du bouddha ses fonctions apparaissent naturellement en tant que vertus dans votre corps. Point nest donc besoin, dans cette doctrine, que lon passe des siècles à tenter de modifier nos troubles les uns après les autres.
Le chapitre « Durée de la vie », du Sûtra du Lotus, signifie « éclaircir le volume ».(34) « Cest parce quil éclaircit le volume des oeuvres et vertus des Bouddha des dix directions et des trois phases quil se nomme Chapitre Durée de la vie de lAinsi venu ». Le « Nyo » de Nyorai, ou Ainsi venu, (35)désigne le principe véritable, constant dans le monde des dharma. Ce qui est apparu, après avoir stimulé léveil par ce principe, cest « rai » (venu) . Nyo, ou Ainsi, correspond au principe de vacuité, alors que Rai, ou venu, exprime la sagesse relative à lobjet perçu. Or, provenir à chaque instant dun principe, de son principe, de son choix dobjets, constitue une règle absolue pour le monde des phénomènes. Nous ne provenons en effet jamais dautre chose que de nos propres choix. Shakyamuni expliquait en substance quun être ne sélançait jamais dune autre base que de celle constituée par ses actes. Ce principe est vrai, tant en ce qui concerne linfinie sagesse du Bouddha dans son adaptation aux êtres, quen ce qui caractérise la singularité des choix comportementaux de chacun. Concernant le principe auquel chacun se réfère et dont il provient, il relève de la vacuité parce que linfinité des qualités, de lenfer à léveil, est toujours le possible de chacun. Il y a donc, de ce point de vue, totale égalité de principe pour tous les êtres des dix états.
En ce qui concerne lAinsi venu, le principe dont il provient (36) est la vérité parfaite et sans entrave... Cette vérité représente lobjet auquel sest éveillé le Bouddha. Lobjet désigne lobjet de la cognition... Il sagit donc de la fusion parfaite de la sagesse et de son objet . (37) Cet objet et cette sagesse renferment le fondement de la Loi du Bouddha. Létat de vie du Bouddha est lobjet et la sagesse » . Laspect réel des phénomènes est donc le principe, lobjet auquel le bouddha sest éveillé, la sagesse infinie quil développe est donc la marque adaptée, lempreinte de lobjet dont il provient à chaque instant. Pour cette raison, du reste, lorsque le Daishonin traite de son élaboration du Honzon il précise : « Ce Honzon nest en rien une création de Nichiren. Cest la figuration gravée sur bois du vénéré Shakyamuni et de tous les autres bouddha présents lors de la cérémonie de la tour aux trésors ». Ainsi, la cérémonie dans les airs est lempreinte de lobjet vis-à-vis duquel Shakyamuni sest éveillé « à lorigine », alors que lObjet Fondamental de vénération et Nam Myoho Renge Kyo sont lorigine de léveil de tous les bouddha des trois phases et des dix directions. Nichiren Daishonin nous enseigne effectivement (38) : « ... Le vénéré Shakya avait tenu secret le Honzon, lEstrade des préceptes et les cinq caractères du Daimoku du chapitre Durée de la vie, aspect réel auquel il sétait éveillé lors de sa pratique au commencement ». Si, à des fins explicatives, on souhaite étendre ce principe hors le cadre de léveil, chaque dharma rencontre, dans un immuable présent, son choix « antérieur » dobjets. Il y a donc pérennité des objets caractérisant létat de toute forme et pour cette raison, probablement, les six premiers états (39) sont un cycle de souffrances diverses doù, selon la doctrine, nul néchappe. En vertu de cette même logique, lors de notre pratique nous remplaçons notre « parterre » de réactions vis-à-vis de nos objets habituels, au profit de léveil par ces mêmes objets.
Dans le Chapitre « Durée de la vie », le Bouddha Shakyamuni indique, en parlant de sa sagesse (40) : « La durée de la vie à laquelle je me suis éveillé lorsque, à lorigine, je pratiquais la voie de bodhisattva, nest pas encore consommée. Elle est le double du nombre précédent ». La durée de la vie signifie la vie manifestant la sagesse du Bouddha. En vertu du fait quil ne peut y avoir de connaissance de « quelque chose » sans ce « quelque chose », il ne peut y avoir de sagesse sans objet. Inversement, toute forme de sagesse déploie forcément, lors de son expression, la marque de lobjet dont elle provient. Dans le commentaire de cette citation, le Souverain de la Loi nous explique : « Sil y a sagesse, celle-ci a forcément un objet. Même notre sagesse superficielle et insignifiante a son objet. Et, en ce qui concerne le bouddha, lobjet de cette durée de la vie de la sagesse réside dans le principe véritable et absolu dont la corporéité est la Loi inconcevable de la simultanéité de la cause et de son effet, autrement dit Myoho Renge Kyo. Cest également la corporéité du Honzon (41) de la doctrine essentielle ».
Tel est lenseignement de notre école, et il est de fait que la Loi inconcevable de la simultanéité de la cause et de son effet échappe totalement au regard des êtres ordinaires, son nom à plus forte raison. A propos des êtres ordinaires, notons cependant la belle éclaircie Nietzschéenne à propos du critère de « perception correcte » (42) : «... la perception correcte - ce qui voudrait dire : lexpression adéquate dun objet dans le sujet - me semble une absurdité contradictoire : car entre deux sphères absolument différentes, comme le sujet et lobjet, il ny a aucune causalité, aucune conformité, aucune expression, mais tout au plus un rapport esthétique, je veux dire lesquisse dune transposition, la traduction balbutiante dans une langue complètement étrangère : ce qui nécessiterait en tout cas la médiation dune sphère et dune force de libre poésie, de libre invention ». Nous avons là, semble-t-il, un état des lieux des capacités humaines, ainsi quune indication quant à ce qui pourrait dépasser ces capacités. Que nous ayons besoin de la médiation dune sphère, certes. Nous ne sommes les créateurs, ni de Nam Myoho Renge Kyo, ni de lObjet fondamental de vénération. En cela, nous ne pouvons produire léveil en nous quen produisant le corps du Bouddha originel : Nam Myoho Renge Kyo. Cependant, hors le biais de la médiation dune sphère, Nietzsche repousse la possibilité de lexpression adéquate dun objet dans le sujet, et tel est pourtant bien ce qui caractérise léveil du Bouddha. Létat de vie du Bouddha est lobjet et la sagesse. Encore fallait-il avoir entendu en suffisance son enseignement pour souvrir à ce qui dépasse limagination ordinaire, à ce qui dépasse lintuition la plus lumineuse. En ce qui concerne la transposition, la traduction balbutiante dans une langue complètement étrangère, nous allons y venir de suite, mais cest bien ce qui explicite le fait que si tous les bouddha des trois phases se sont éveillés à la même réalité, hormis Nichiren Daishonin personne na pu formuler Nam Myoho Renge Kyo et le Honzon.
Pour en revenir au concept de la simultanéité de la cause et de leffet, il se dit Renge en Japonais, Pundarika en Sanskrit. Ce terme désigne dans les deux cas la fleur de lotus. La fleur de lotus est métaphorique du principe de simultanéité dans la mesure où la fleur (la cause) et le fruit (leffet) coexistent simultanément. La fleur du lotus a pour caractéristique dêtre très pure et dapparaître uniquement dans les étangs boueux. Cest donc une fleur pure qui émerge de la boue. La métaphore consiste également en ce que notre vie peut sembler boueuse uniquement si lon se réfère à notre condition du fait de notre passé, de notre présent, ainsi que de notre futur, alors que celle-ci est pure si lon séveille à la simultanéité de la cause et de leffet de notre propre existence depuis le passé hors le temps. Nichiren Daishonin indique effectivement : « Les souffrances ne deviennent le nirvànà que si lon réalise que lentité de la vie humaine, à travers vie et mort, ne peut ni apparaître ni disparaître ». Et, en conséquence (43) : « Nichiren et les siens, qui récitent Nam Myoho Renge Kyo, sont le souverain originel du chapitre Durée de la vie ».
Alors, à propos de la perception de la simultanéité de la cause et de leffet, Nichiren Daishonin enseigne (44) : « Lorsque le sage, observant le principe, donna un nom à toute chose, ce fut la Loi unique, inconcevable, de la simultanéité de la cause et de leffet. Lui donnant un nom, ce fut Myoho Renge ». A lordinaire, pour le regard usuel, la cause et leffet apparaissent séparés. Ce fut, nous lavons évoqué, le constat de la grande majorité des philosophes. Dans lenseignement du bouddha, par contre, la simultanéité de la cause et de leffet est ce à quoi il sest éveillé. Le Souverain de la Loi déclare (45) : « La Loi de causalité implique que la cause et leffet sont, tels quels, simultanés et, en même temps, que la cause devient effet et que, de plus, leffet devient la cause doù va apparaître leffet ». Ainsi est lexistence réelle des phénomènes, aux yeux du Bouddha, et ceci fonde les expressions déjà employées pour qualifier cette réalité phénoménale qui existe à lorigine, en permanence et de manière immuable.
Dautre part, en ce qui concerne lessentiel du chapitre Durée de la vie (46) il sagit du grand Dharma exprimant la véritable Ainsité quà attestée le saint avant le passé hors du temps. Lorsque (ce Dharma merveilleux) est présent dans le cur du Bouddha, celui-ci atteint alors un état de vie immense et absolu, ineffable, inexplicable aisément par les mots » . Cest la situation décrite dans le chapitre des moyens ou Shakyamuni déclare à Sharihotsu, qui vient de lui demander pour la troisième fois de bien vouloir enseigner la Loi, « Arrêtons, arrêtons, il ne faut pas que je le dise ; mon Dharma est merveilleux, il est difficile à concevoir ». Après cette déclaration, Shakyamuni déclare que seul un bouddha peut partager cette réalité avec un bouddha, puis enseigne les dix Nyoze pour expliciter le concept suivant : « Aspect réel/Multiples phénomènes ». Or, ce ne sont que des mots, des concepts, certes suffisant pour que Sharihotsu parvienne à léveil, mais ce ne sont malgré tout que des mots et non pas léveil lui-même. Pour cette raison le Daishonin enseigne (47) « Lorsque le Bouddha, de par son immense compassion, désire sauver les êtres de leurs souffrances grâce à son éveil ultime, il se force à expliquer par des mots le contenu et lessence de son éveil ». Et cest bien ce que Shakyamuni a fait dans le chapitre des Moyens. Cependant, Nichiren Daishonin précise, dans le même texte : « Or, même sil explique par des mots, fondamentalement, il explique uniquement le nom de son ainsité véritable absolue, ce nom est Myohorengekyo ». Telle est, effectuée par le Daishonin, la « traduction » de son propre état intérieur pour le donner aux êtres.
Nous savons que les mots ne sont en général que des métaphores creuses, sans substance, et ne sont pas habilités à nous faire partager le réel puisque, nétant pas le nom des choses, ils nous en éloignent. Nietzsche lexprime avec clarté par ces termes (48) : « Chaque mot devient immédiatement un concept par le fait que, justement, il ne doit pas servir comme souvenir pour lexpérience originelle, unique et complètement singulière à laquelle il doit sa naissance, mais quil doit sadapter également à dinnombrables cas plus ou moins semblables, autrement dit, en toute rigueur, jamais identiques, donc à une multitude de cas différents. Tout concept naît de lidentification du non-identique ». Cette déclaration est dune grande pertinence, et le fait que lon puisse traduire un mot est significatif de son éloignement de la chose quil est sensé désigner, puisque si le mot était réellement la chose, il ne saurait être traduit. Un exemple comme le nom patronymique nous renseigne dailleurs sur cette évidence : « Charles Baudelaire » ne désigne quun seul objet, un seul être, parmi les milliards dêtres, de choses et de noms qui ont existé jusqu'à ce jour. Le nom a donc, sur le principe, la vertu de sétendre à la substance. Pour autant, il serait vain de persister à psalmodier ce nom dans le but de sapproprier la qualité même, le talent, de lobjet « Baudelaire ». Nul nen doute. Cest pourtant indicatif du fait que lorsque le nom désigne une substance unique, et à plus forte raison lorsquil est la chose, cest très différent que lorsque le nom nest pas la chose. Le Souverain de la Loi sest exprimé très précisément à ce sujet (49) « Lorsque le sage voit ce principe, il donne un nom à toute chose, ce qui signifie que la Loi unique, inconcevable de la simultanéité de la cause et de leffet existe au moment le plus fondamental, avant même dénomination » . Ce moment le plus fondamental, avant même dénomination, est bien ce que nous considérons comme étant « hors le temps », et le nom de ce principe est Myohorenge. Dans cette situation particulière, le nom est la forme, la forme est le nom. Nous lisons effectivement (50) « Toutes les choses sont donc, telles quelles, la loi inconcevable de la simultanéité de la cause et de leffet », « ... il vit le principe fondamental permettant de donner un nom à toutes les choses ». Ceci est très certainement explicite du fait que (51) « La corporéité de lObjet fondamental comprend les noms de Bouddha et de bodhisattva,... tous représentant des particularités. En dehors de Nam Myoho Renge Kyo, qui figure au centre, il ny a aucun terme exprimant une doctrine ou un principe». En conséquence, lorsque le nom est la forme, la production du nom est le principe dapparition de toutes les formes dans léveil. (52) «Autrement dit, en récitant Nam Myoho Renge Kyo, nous ne faisons quun avec le Bouddha et nous pouvons révéler la sagesse du Bouddha du plus profond de notre vie. Alors, nos vies emplies dillusions se transforment en vie illuminées, avant que nous nous en rendions compte».
Dans un sens tout à fait similaire Nichiren Daishonin a également déclaré (53): « Myohorengekyo représente la nature de Bouddha de tous les êtres. La nature de la Loi est léveil... Aussi, en récitant uniquement Nam Myoho Renge Kyo les natures de Bouddha de tous les êtres ainsi appelées se rassemblent ici. Alors, ensemble, les trois corps de la Loi, de rétribution et de communication, de la nature du Bouddha, attirés, apparaîtront. Cest ce quon appelle devenir Bouddha ».
Toujours concernant Myoho Renge Kyo, le Daishonin précise (54) « ... Lorsquil est gardé dans le cur du Bouddha originel, cest Myohorenge, Dharma inconcevable de la simultanéité de la cause et de leffet. Lorsquil est présenté sous la forme du Honzon de la Personne et de la Loi... à partir de la substance de louverture immédiate à léveil, à lorigine du passé hors du temps, cest Myohorengekyo ». Et le Souverain de la Loi de nous indiquer (55) : « Lorsque le Bouddha parle du point de vue de la pratique, alors, le caractère Kyo est incorporé. Cest pourquoi cela devient la pratique en tant que Myohorengekyo ». Le terme Kyo à pour sens sûtra, cest à dire texte. Les textes désignés sont lexpression des paroles du Bouddha et lécriture remplace alors sa voix. Lenseignement du Bouddha possède effectivement deux aspects physiques possibles : la voix et lécrit. Nous lisons à ce propos (56) : « Lesprit représente laspect spirituel, et la voix, laspect physique. Le physique et le spirituel, qui sont essentiellement un, se manifestent sous ces deux aspects distincts ; ainsi, lesprit du Bouddha se manifeste sous la forme physique des caractères du Sûtra du Lotus. Ces caractères, qui forment les mots du Sûtra du Lotus, sont le cur du Bouddha sous une autre forme ». Dans ce sens, lorsque le Saint, à lorigine, exprime le principe quil partage en son coeur, qui fait partie de son corps, Myohorenge, cela devient Myoho Renge Kyo dans lexpression quil en fait. Inversement, notre voix devient, lors de notre récitation, lexpression de la voix du Bouddha. Devenant la voix du bouddha révélant son état intérieur, comment pourrait-il se faire alors que cette fonction ne soit pas graduellement lexpression dune substance ?
Alors, en vertu du principe de lexpression physique de léveil, Nichiren Daishonin déclare (57) : «Autrement dit, cest grâce au mot Kyo que notre pratique est possible, car il permet à létat déveil du sage, à sa sagesse et à lobjet de cette sagesse, dont la nature essentielle est difficile à imaginer, de devenir, tels quels, lobjet de notre cognition par la vue, louïe, lodorat, le toucher et lesprit. Grâce au mot Kyo, Myohorenge apparaît dans toute sa splendeur devant nos yeux » . Ceci est explicite du fait que, puisque notre Une pensée momentanée dans les neuf états est forcément celle de lobjet de la cognition, léveil ne peut également apparaître quen tant quobjet de la cognition. Il ne peut apparaître seulement en tant que concept. En effet, par nature le concept est évocateur dune substance dont la qualité varie grandement selon la capacité de lesprit individuel, alors que la substance engendrée par le nom est invariable lorsque celui-ci est la forme. Dautre part, le fait que notre pratique est possible se justifie en cela que, pour devenir lobjet de notre cognition par les cinq sens, lobjet doit être matérialisé. Sa mise en pratique, rendue dès lors possible, est donc production de la substance et de ses fonctions. Il est effectivement dit (58) « ... Lentité réelle de la loi de la doctrine originelle naurait jamais pu être claire sil lavait simplement expliquée ».
Dans notre école, un dharma est une structure provisoire. Que ce soit un concept, un arbre un kangourou ou un cri, tout phénomène est une structure provisoire. Or, tout phénomène momentané ayant une forme et un esprit est nécessairement une substance dont les fonctions ne peuvent que se manifester. Aussi faisons nous donc naturellement apparaître un corps lors de la récitation, puisque nous le formulons. Donc, la formulation du corps du Bouddha originel est lapparition de son corps, ainsi que de ses fonctions. Du reste, ce principe sétend à toute production de forme et ceci éclaire la nature même des productions individuelles dans les six voies. En effet, les paroles, les pensées et les actes physiques usuels engendrent continûment les formes multiples des souffrances individuelles, et cela, nul ne le voit, nul ne le sait sauf le Bouddha. Quant à ce qui concerne la production de léveil, cest-à-dire Nam Myoho Renge Kyo, le Daishonin indique effectivement (59) : « Le nom possède la vertu daboutir immanquablement à la substance ».
Et pour nous confirmer plus encore le lien entre la forme de lobjet, en le Bouddha, lexpression quil en fait sous la forme phonétique, et la production de ce nom par les êtres, le Souverain de la Loi nous enseigne (60) « Myoho Renge Kyo provient du Bouddha, sur la base de son état de vie. Aussi, avoir la foi, comprendre et pratiquer le corps même de Myo quil a révélé, permet de faire apparaître toutes les oeuvres et vertus sans quil en manque une seule ». Si, éventuellement, la question de la filiation de tout ceci avec lenseignement du Vénéré Shakyamuni se posait, sachons que celui-ci a déclaré (61) :
« Pour qui recherche la vision correcte,
Il ny a que noms et formes.
Celui qui veut juger et connaître en vérité
Ne connaîtra lui aussi que les noms et formes.
Quun esprit imbécile multiplie les notions
Et sattache à distinguer quantités de dharma,
Il ny aura jamais autre chose
Que les noms et les formes ».
Dautre part, Zhiyi indique (62) « Lorsquon parle de Myo, Myo est le nom de ce qui est inconcevable ». Or, lun des sens de Myo est « doter ». (63) « Dun point de vue scientifique, lesprit et la matière sont considérés comme existant séparément. Or, en fait le cur est doté tel quel de la matière et, de même, la matière également est dotée du cur. On ne peut comprendre cela sans comprendre Myo » . En dautres termes, chaque dharma, ou phénomène provisoire, exprime forcément son esprit par la forme et cest la raison pour laquelle le Tiantai déclare « Il nest pas une couleur ni un parfum qui ne soit dans la voie du milieu ». En somme, chaque chose est dotée des dix états, des cent états, des mille Ainsi et des trois mille mondes. Nichiren Daishonin écrit dans « En une vie devenir le Bouddha » : « On donne ainsi le nom de Myo à linconcevable corps merveilleux de la réalité unique de la voie du milieu. Pour désigner ce cur merveilleux, on peut également utiliser le mot de dharma ». Chaque chose est donc bien lexpression de Une pensée trois mille, dont le 26° Grand Patriarche Nichikan Shonin dira « Une pensée trois mille a le double sens dinclure et dimprégner ». « Inclure » désigne linfinité passée de la forme/pensée présente en terme deffet, et « imprégner » désigne linfinité future de la forme/pensée présente en terme de cause. Ce présent sans durée est celui de la simultanéité de la cause et de leffet pour toute forme/pensée, pour tout dharma. Dune manière très concise Nichiren Daishonin affirme à ce propos, dans son « Questions et réponses sur ladoption du Sûtra du Lotus » : « La vie nest rien dautre que Une pensée ». Ainsi, ce principe dégalité fait que léveil, comme les neuf autres états, se situe nécessairement dans la forme et, dans la même logique, Nichiren Daishonin déclare, dans les « Instructions relatives à la capacité quont les végétaux de devenir le Bouddha » : « Si lon filtre et si lon épure le principe de Une pensée trois mille, le grand mandala apparaît.... Finalement, cest parce que lon ne connaît pas la Loi merveilleuse de la simultanéité de la cause et de leffet (Myohorenge) que se forment des doctrines entachées derreurs. Ne loubliez surtout pas ». Tel est le point de vue de notre école et Nichikan Shonin précise : « Selon la doctrine de cette école, la réalité dUne pensée trois mille est une réalité tangible ». Ceci se rapporte bien à lObjet fondamental de vénération pour lintrospection du cur, et notre pratique consiste bien à matérialiser léveil sous sa forme, à savoir Nam Myoho Renge Kyo.
Dautre part, et concernant « Renge », Zhiyi nous indique (64) : « La fleur du lotus (Renge) nest pas une métaphore. Elle reçoit le nom de substance » . Lensemble phonétique « Myohorenge » nest donc pas métaphorique, il ne sert pas de renvoi vers un concept, il nest pas symbolique de quelque chose, il est la matière même de la simultanéité de la cause et de leffet. Aussi Zhiyi nous confirme-t-il (65) « La fleur de lotus de la Loi (Myohorenge) est difficile à comprendre. Cest pourquoi elle est comparée au végétal. Lorsque (le disciple à) la réceptivité aiguë comprend immédiatement le principe en entendant le nom, il ny a pas lieu demprunter la métaphore ». Il est hautement probable que nous ne soyons pas des disciples de faculté aiguë ! En connaissance de cause, Zhiyi indique que pour les disciples dotés de facultés moyennes ou inférieures des métaphores sont utilisées. Ces métaphores, enseignées dans le Lotus, sont les paraboles, pour les êtres de racine moyenne, et la causalité linéaire pour ceux de racine inférieure. Cela étant, et bien que lutilisation des paraboles puisse parfois remplir dune certaine satisfaction, il faut certainement en passer un jour à la vitesse supérieure. Pour ce faire, Zhiyi nous donne une indication par les phrases suivantes (66) : « Entendre la profondeur sans concevoir de crainte ; entendre la vastitude sans concevoir de doute. Entendre le non profond et le non vaste et pourtant avoir le courage en son cur ». Or, la triple utilisation que Zhiyi fait du terme « entendre » incite à penser que le nom, porteur de la forme du fait de la phonétique, est lépaisseur, la matière profonde, la vastitude, dans le cadre de la Loi. Par contre, là où une traduction est possible, nous trouvons systématiquement le non profond, le non vaste, le métaphorique en somme. Entendre le profond enseignement du Bouddha sans concevoir de crainte ou de doute se rapporte à ce propos de Miao-Le : « Le bouddhisme est vaste et profond comme locéan, seul lêtre courageux ose y entrer ». Entendre le non vaste et le non profond exprime une certaine forme de bienveillance qui fait, des troubles divers des êtres, le tremplin permettant de dépasser ses propres limites.
Dans notre école, pour cette raison, la lecture du gongyo seffectue dans une phonétique particulière. (67) « Il est vrai quune traduction [du texte] est plus compréhensible. Faire gongyo de la sorte, toutefois, serait incorrect au regard de la tradition de la Nichiren Shoshu car, si nous lisons le Sûtra, cest en tant que pratique plutôt que pour la compréhension ». De fait, la production de léveil ne passe pas par la compréhension mais par la formulation dun corps, celui-ci possédant alors sa causalité propre, sa substance et ses fonctions.
En résumé de cette approche succincte de la causalité, le Souverain de la Loi a affirmé (68) : «Fondamentalement, les religions relevant des voies extérieures ignorent la loi de causalité ». Et, en toute logique pour ce qui concerne notre école, on obtient leffet par la cause puisque, dévidence, toute autre cause que léveil produira un effet qui sera autre que léveil. Cela parce que la cause et leffet sont simultanés.
Outre cela, le Daishonin nous enseigne (69) « Le profond des phrases désigne Nam Myoho Renge Kyo de la Une pensée trois mille en tant que pratique effective, vision correcte immédiate, Loi merveilleuse du degré de dénomination de léveil véritable dans le passé infini, sans quil y ait recours à dautre pratique ». Le commentaire du Souverain de la Loi précise « Cest le modèle, la source de lidentité de léveil dès ce corps où lhomme ordinaire est lultime » . Le « degré de dénomination » désigne le point où tous, du plus élevé au plus bas, ne peuvent malgré tout faire apparaître léveil en eux-mêmes quen le produisant. Cette logique, issue de la simultanéité de la cause et de leffet, efface définitivement toutes les approches anthropocentriques établissant laccumulation doeuvres, en vue détablir un effet sans en produire la cause. Pour léveillé, on obtient leffet par la cause puisque Myohorengekyo est la cause et leffet de la boddhéité, cest-à-dire le corps et lesprit du Bouddha originel. En outre, Myohorengekyo étant à la fois la cause et leffet de léveil, il est nécessairement corps immuable « à lorigine ». Pour préciser ce quil entendait par le « modèle », le Souverain de la Loi a également déclaré (70) :«... il est naturel que Nichiren Daishonin ait révélé le Bouddha de lorigine du passé ( Nam Myoho Renge Kyo) en tant que substance du Dharma à propager. Toutefois, du point de vue des prédispositions, cest à dire des êtres, on ne peut voir lorigine du passé ailleurs que dans le Dai Gohonzon de lEstrade des préceptes, qui est la corporéité de Nichiren Daishonin, lui-même constituant le passé lointain identique à la fin du Dharma et la fin du Dharma(71) identique à lorigine du passé».
Concernant le concept de « Passé lointain », Nichiren Daishonin déclare dans la transmission orale de la doctrine: « Le passé lointain ne varie pas, ni nest créé ; il signifie tel quà lorigine. Le Bouddha permanent existant à lorigine est tel quà lorigine. Cest ce quon nomme le passé lointain ». Alors, si lon envisage nos existences, que serait donc ce « passé lointain » devant justement nous servir de modèle? Prenant les choses dans lautre sens, quest-ce donc que cette causalité ordinaire où la cause et leffet tissent, par leur non simultanéité, la durée linéaire. Quelle origine peut-elle montrer ? « Quelque chose » hors la causalité, une cause elle-même sans cause, un principe supérieur où tout retourne en fin de parcours sans produire deffets ! Inversement, quest-ce donc que cette causalité où la cause et leffet sont simultanés ? Quelle origine peut-elle montrer ? Ce qui parait certain cest que si la cause et leffet sont simultanés, lune est lautre et lautre est lune. Si cest le cas, il ny a donc pas dorigine à chercher dans un temps linéaire. Sil nest pas, en soi, de temps et despace, nous ne sommes donc pas dans un temps et dans un espace. Nous les produisons continûment du fait de notre positionnement physique puisque (72) «La forme, étant dexistence réelle, est dite non destructible ; bien que lon ne puisse la détruire, en raison de son impermanence, on dit que la forme est vacuité ». Alors le « modèle » montre nécessairement notre origine hors le temps dans léveil, et ceci ne se justifie bien sur que si nous le produisons. Dans les autres cas, cest le cycle « infini » dans les six voies.
Pour résumer, acceptons le fait que seule la qualité de notre vie, immédiatement, constitue laune de notre rapport avec les choses qui nous entoure, et quil nest pas de réelle qualité là où il ny a pas dadéquation. Le Daishonin nous indique (73): « La voie pour devenir Bouddha ne réside-t-elle pas dans les deux dharma de la sagesse et de son objet ? Ainsi, ce quon appelle objet est la substance des innombrables dharma. Ce quon nomme sagesse est laspect déclairer la substance même (des phénomènes) et de faire apparaître (le principe véritable)... Lorsque cette sagesse et son objet sunissent, cest léveil sans changer dapparence ».
Nous lisons (74) « Cest par le fait de croire et recevoir cette fleur de lotus substantifique de la Loi merveilleuse quapparaît le substance et, simultanément, lapplication de la fleur de lotus substantifique de la Loi merveilleuse. Autrement dit, si la substance seule existe, mais que nous nen avons pas conscience, cest comme si elle nexistait pas ». La substance désigne léveil suprême du Bouddha, et cette dernière est présente en chaque dharma au même titre que la substance des neuf autres états. Cela étant, et par ignorance, les applications diverses effectuées par la multitude des êtres, les actes en sommes, sont ceux de la souffrance, de lavidité, de lanimalité,... au mieux dune joie bien temporaire.
Dautre part, sur le principe, la mise en pratique est ce qui découle de la sagesse, cest à dire que les actes expriment la capacité dadaptation aux objets et il sagit bien là dune sagesse très relative puisque nous pouvons en voir les divers effets dévastateurs sur les êtres. Par contre, dans le cas de la rencontre avec la Loi, lêtre ordinaire commence à pratiquer et donc à agir selon lenseignement du Bouddha, (75) mais lorsque cette sagesse existe à lorigine, cest cette sagesse qui provoque la pratique. Autrement dit, lorsque le Bouddha prend conscience du Myoho Renge Kyo de la doctrine essentielle, aussitôt apparaît la pratique correspondante ». Myoho Renge Kyo est donc laction du Bouddha dont létat, incommensurable, est la sagesse et lobjet de celle-ci. Dès lors, la Une pensée trois mille en tant que pratique effective, vision correcte immédiate, est typiquement de notre ressort, à nous, quelques soient nos troubles, puisque cest la Loi merveilleuse du degré de dénomination. Nommer, en terme de fonction, est donc produire la substance, et produire la substance fait que « lêtre ordinaire est identique à lultime ».
En conclusion, il nous apparaît que les objets de croyance des êtres sont aussi multiples que leurs actes, puisque lacte sappuie nécessairement sur « quelque chose » que lon croit vrai. Or, peu nombreux sont ceux qui remettent en question la qualité de leurs objets de référence, au vu de la pauvreté des résultats obtenus dans leur vie quotidienne. Malgré tout, il y a une parfaite identité entre les objets en lesquels on croit et la qualité ressentie à chaque instant. Cela, le Bouddha le voit, les êtres ne le voit pas, car ils sont persuadés que leur réalité personnelle se cristallise « à cause » dévénements qui leur semblent extérieurs. Cependant, Nichikan Shonin à déclaré à ce propos (76) « Le Honzon représente lobjet facteur de lien. Lobjet suscite la sagesse et la sagesse guide la pratique. Cest pourquoi, si lobjet est incorrect la sagesse et la pratique, en conséquence, le sont aussi ». En dautres termes lacte, quel quil soit, seffectue nécessairement en fonction dun environnement donné et dun choix personnel qui signe une préférence, un « vrai » auquel on se réfère et en lequel on croit. La souffrance individuelle et collective a donc toujours pour origine les objets de référence de chacun. Ces objets engendrent alors naturellement, par leur cristallisation dans la pensée, la parole et lacte physique, le monde individuel et sa qualité particulière. Le même auteur déclare dailleurs :« La foi étant à lorigine de la récitation de Daimoku, elle est la merveille de la cause originelle. La récitation étant la conclusion de la foi, elle est la merveille de leffet originel. Autrement dit, ce phénomène est la causalité de la Une pensée dont lorigine et la conclusion sont instantanées ». Si nous remplaçons cette forme dacte :« la récitation », par nimporte quel acte effectué, quel quil soit, nous avons là un principe général dune grande profondeur qui élucide la qualité même de linfinité des dharma. En dautres termes, tous les actes sont la conclusion de la croyance individuelle et de ses objets de référence. Alors, en ce qui concerne léveil originel de toutes les formes, Nichiren Daishonin enseigne, dans son enseignement oral « Le passé infini est Nam Myoho Renge Kyo. Léveil véritable, cest ouvrir le non produit».
Enfin, la grande loi inconcevable de la simultanéité de la cause et de leffet a pour métaphore la fleur de lotus. Cette fleur voit son fruit devenir dur et noir en automne . Le fait que le fruit soit, tel la pierre, difficile à briser, renvoie au fait que les êtres ne peuvent être ni teintés par les passions, ni détruits par les souffrances de la vie et de la mort. A lintérieur de la substance des multiples êtres, les vertus du Bouddha sont présentes, intactes. Les quatre vertus du Bouddha sont celles de la permanence, de la félicité, du moi véritable et de la pureté.(77) Léveil du Bouddha à la non naissance ni extinction, qui transcende le temps et lespace, exprime la vertu de permanence. Léveil du Bouddha, état de vie paisible, qui transcende les afflictions dues aux souffrances et aux successions de vies et de morts, exprime la vertu de félicité. Il exprime aussi le grand moi, libre et autonome, délivré du petit moi, tourmenté par les attachements illusoires, cest-à-dire la vertu du moi. Enfin, il exprime la vertu de la pureté, délivrée des souillures et des mauvaises actions, sources de malheur, provoquées par ces dernières ». Telles sont les caractéristiques infrangibles de nos existences et, quoique nous puissions penser de dissemblable du fait de nos multiples alibis, « Tout est le lotus, rien ne sen éloigne », affirme le Daishonin.
Nichiren Daishonin enseigne également (78) : « De même, tous les êtres possèdent intérieurement, à lorigine, les quatre vertus de la permanence, de la félicité, du moi et de la pureté. Le fait quelles soient intérieures et napparaissent pas à lextérieur, est semblable au premier aspect de la graine du lotus enfermé dans sa cosse dure. Ceci est appelé la corbeille de lainsi venu. Finalement, en réalisant la pratique, le fait dobtenir leffet et la rétribution de boddhéité ainsi que lapparition claire des quatre vertus est appelé corps de Dharma. Toutefois, les quatre vertus naturelles du début et les quatre vertus acquises par la pratique de la fin ne forment quun et sont en égalité totale ». Or, cette origine et cette fin sont, à lordinaire, le corps et lesprit du commun dans les six voies. Seul le fait de nommer, cest-à-dire de produire la forme, distingue ces deux qualités extrêmes que sont léveil et lillusion.